Décryptage : De retour du septentrion malien, l’invisible

Pour cette chronique, j’ai décidé de faire un pas de côté, de prendre du recul face au tohu-bohu politico-militaire de Bamako et aux tentatives du contrôle de l’information. Pourquoi ? Pour raconter le quotidien des populations du septentrion malien. 

Complexe

Au matin du 7 avril 2022, de part et d’autre de l’axe Gao-Niamey, des tentes abritent les rescapés des combats de Tessit et de Talataï, opposant entre février et mars 2022, Aqmi et l’EIGS. C’était le contrôle de territoires dans la zone des trois frontières. Et la majorité des déplacés de ces combats est issue des communautés Daoussahak et Chamanamas, accusées de soutenir le Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA). Le même MSA est accusé à son tour d’être un suppôt du pouvoir malien. D’autant qu’un de ses chefs, Moussa Ag Acharatoumane, est membre du Conseil national de Transition du Mali (organe législatif de la transition) et du Cadre stratégique Permanent (CSP). Situation complexe. Pour rappel, le CSP est une coalition de mouvements politico-militaires, créée en mai 2021 à la suite des discussions de Rome, pour « …concrétiser la mise en en synergie des efforts en faveur de la mise en œuvre diligente de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali issu du processus d’Alger… ».

 

On a peur d’eux, ils ont peur de nous 

Pendant ce temps, le retour de la paix, les pauvres populations, ces déplacés des zones de guerre, subissent les préjugés, les accusations d’intelligence avec l’ennemi, les humiliations, etc. Damnés sur sa propre terre. Un climat de terreur et de peur règne dans le septentrion. La peur, c’est cette « crainte, émotion pénible que produit la vue ou la conscience d’un danger, d’une menace, réels ou supposés ». « On a peur d’eux, et ils ont peur de nous », me raconte un habitant de la cité des Askia. A quand la réconciliation ? La peur, c’est aussi celle de mourir bêtement à cause d’une mine artisanale, dissimulée ; c’est aussi celle d’être enlevé par les groupes mafieux pullulant dans la zone ; c’est celle des rackets ou du vol de bétail. C’est le règne de l’ordre sans foi ni loi. Par exemple, le nombre d’écoles fermées à Gao grimpe : environ 177. Presque 30 chefs de villages ont abandonné leur village sous la pression de l’EIGS et Aqmi. Insupportable. L’absence de l’Etat a favorisé le développement des narcoterroristes. Qu’attendons-nous pour agir contre les risques de chaos sécuritaire et la criminalité organisée ?

 

Les invisibles

A Bamako, les autorités de transition semblent être engluées dans une espèce d’imbroglio. La mue annoncée, celle de la refondation, serait plus communicationnelle que pragmatique. La refondation est partout et nulle part. Les discours fleurissent, mais les choses restent les mêmes. Peu d’action. Dans le septentrion, les populations, elles, sont invisibilisées. Elles sont écartelées entre deux extrêmes. D’un côté, les humiliations et la terreur ; de l’autre la soumission et la mort. Et donc, astucieusement, les groupes narco terroristes morcellent les territoires, et imposent leur pouvoir. Désespérant, si l’on se remémore des contestations populaires de 2020 à l’origine de la chute du pouvoir d’IBK, accusé de mal gérer le Mali et de ne pas écouter les Maliens. Et hop ! Désormais, le citoyen reçoit des coups de bâton sur la tête sans savoir quoi faire, quoi dire… Par ailleurs, les populations de Gao rêvent d’accueillir le Premier ministre actuel, Monsieur Maïga, l’enfant du pays, qui n’a toujours pas foulé le sol de ses ancêtres presque un an après sa nomination à la Primature. N’est-il pas le meilleur moyen de prendre la température au-delà des fiches des conseillers de l’ombre ?

Un avantage inespéré

En attendant, le Mali est devenu une espèce de jouet entre les mains des grandes puissances. Chacun pousse ses pions, sacrifiant une pièce pour avancer. Realpolitik oblige. Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, déclare à la chaîne de télévision Medias en, début mai que la compagnie militaire privée [sic Wagner] est présente au Mali sur « une base commerciale ». M. Lavrov prolonge les propos du Président russe, Vladimir Poutine, tenus en février dernier lors de sa conférence de presse avec le Président français, Emmanuel Macron. Monsieur Poutine disait déjà que des « activités commerciales » sont conduites au Mali par des sociétés privées russes et que le Kremlin n’a rien à voir avec les « entreprises qui travaillent au Mali. Si le Mali a choisi de travailler avec nos entreprises, il a le droit de le faire ». La messe est dite. Mais Bamako nie collaborer avec une société privée russe comme Wagner. Bamako répète qu’elle travaille avec des « instructeurs russes ». On ergote çà et là, et surtout. Mais, qui dit vrai ? D’un point de vue analytique, Moscou ne veut pas s’exposer aux éventuelles sanctions de la communauté internationale à cause d’une armée de l’ombre. Par contre, le peuple malien doit avoir accès au contenu des accords de coopération avec la Russie. Dans tout ça, la France jubile. Contente de filer “la patate chaude sécuritaire” à la Russie. La dénonciation par Bamako du « Traité de coopération en matière de défense… », le 2 mai dernier, serait un avantage inespéré pour Paris de se retirer du Mali.

Continuum historique et mémoriel entre les régions

Je termine ce papier par là où je l’ai commencé : raconter le vécu des populations du septentrion. « Selon que l’on soit à Gao, Kayes, Ménaka, Ségou, Sikasso, Mopti ou à Bamako, nous n’avons pas la même lecture de la transition. Nous, ici, nous sommes préoccupés par le devenir de la région de Gao », me confie un habitant de Gao. Tout est dit. Cela signifie aussi que les autorités actuelles doivent mettre au travail le continuum historique et mémoriel entre les régions. De retour à Bamako, ma valise de cabine débordait de courriers administratifs : budget, finances, etc. Ces administrations sont absentes à Gao. La crise sécuritaire a coagulé les services publics à Gao. Pauvre Mali. Le rétablissement de la sécurité pour protéger les populations et le retour de l’administration sont un des points d’orgue de la reconquête des territoires sous contrôle narcoterroriste. Des couloirs de négociations avec les Maliens, embrigadés dans le terrorisme, doivent être ouverts. Ensuite, les leaders d’opinion et les intellectuels, pour ou contre la transition, doivent pouvoir s’exprimer sans risquer la privation de liberté, et sans être confondus à des agents étrangers. De nouveau, embrassons ce qui nous caractérise le plus, ce qui nous est cher : la tolérance, l’hospitalité.

Crécerelles, rapaces à la tête globuleuse et au bec crochu

Par optimisme, je continue à penser que le pire est derrière nous en pensant à mars 1991, date où les Maliens ont balayé le pouvoir dictatorial du Général Moussa Traoré, après 23 ans de règne. Mars 1991 reste la date fondatrice de la République en termes de liberté d’expression, d’idées de progrès, de dynamisme économique et d’ouverture sur le Monde. L’histoire est ainsi faite. Ouvrons les portes du dialogue pour retrouver l’estime de la communauté internationale et des Maliens. S’enferrer dans une tour d’ivoire, ventilée par des alliés d’un jour, déconnectés de la réalité du terrain, n’est pas la voie royale pour être en lien avec le monde. Car le risque, c’est l’asphyxie. Donc, le moment est venu de ne plus écouter ces crécerelles, ces rapaces à la « tête globuleuse et au bec crochu », qui volent au-dessus du Mali pour piquer les biens publics. Comme on dit en Bambara, kalayé, ka Igné Tourala : voir un bâton, et planter son œil dedans.

Comment distinguer la recherche de la vérité et celle du tam-tam des réseaux sociaux ?

Le projet de la transition n’est-il pas l’unité du Mali ?

Comment prendre en compte l’exaspération des Maliens du monde rural ?

 

Mohamed Amara

Sociologue

Source: Mali Tribune

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