Le Yaaral interdit : sur la piste des bœufs perdus de Diafarabé

A Diafarabé dans le cercle de Tenenkou, à environ 96 km de Mopti, le Yaaral ou la traversée des bœufs, n’est plus qu’un souvenir pour les populations. L’occupation djihadiste est passée par là.

Il est 2 heures du matin. La lune est au rendez-vous, on se croirait en plein jour. Le village peine à dormir. Au quai, elles sont nombreuses les vendeuses ambulantes qui attendent l’arrivée de notre pinasse. On entend le beuglement des bœufs çà et là avec des petits moments d’interruption. Les pêcheurs sont aux aguets dans des petites pirogues pour contrôler leurs filets. Nous sommes en 2011, en plein cœur du delta central du Niger, à Diafarabé, avant l’occupation djihadiste. Le passage des bêtes qui reviennent des zones exondées vers celles inondées était alors attendu par toute la population.

Mais depuis, plus rien ou presque. La terreur djihadiste qui s’est installée est passée par là, et à partir de 2015, le Yaaral traditionnel a été abandonné.

Le règne djihadiste

Aujourd’hui, le quai n’est plus animé. Les populations vivent dans une insécurité totale, malgré la présence d’un détachement militaire qui peine à assurer la sécurité en dehors de la ville.

« La ville ne vit plus. Le seul événement qui regroupe toutes les communautés, le Yaaral, a été abandonné par la faute des djihadistes. Ils ont interdit les sacrifices rituels, les danses et les chansons que nous faisions lors des festivités. Ils ont également imposé des taxes sur les troupeaux qui traversent », témoigne Mory Karabenta, directeur de l’unique second cycle de la ville. M. Karabenta a été plusieurs fois membre de la commission d’organisation du Yaaral.

La ville de Diafarabé est pourtant connue au-delà des frontières maliennes pour son Yaaral, la traversée des bœufs. Cette activité culturelle peule a longtemps marqué l’histoire de cette ville. Elle existe depuis des siècles. Les règles qui régissent la traversée actuellement ont été établies sous le règne de Sékou Amadou, en 1821, du temps de l’empire théocratique (Diina). Cette traversée du Diaka (un bras du fleuve Niger) a lieu dans un ordre de préséance fixée par la tradition.

Bourgoutières

C’est aussi l’occasion de primer les troupeaux par ordre de mérite : le meilleur troupeau est présenté. Le retour des animaux dans les bourgoutières fait l’objet de manifestations auxquelles participent toutes les communautés des villes et villages environnants. Les touristes, les autorités régionales et nationales ne sont pas en reste. Par exemple, l’ex-président malien, Amadou Toumani Touré, a pris part aux festivités de 2008.

Le problème de Diafarabé, ce sont aussi les conséquences directes de cette insécurité. Ce sont des jeunes qui quittent massivement la ville, et la vie qui n’arrive pas à reprendre son cours normal. Les activités qui font vivre la ville sont presque à l’arrêt. L’économie animée par des populations peule, bozo et soninké, tourne essentiellement autour de l’élevage, de la pêche et de l’agriculture. L’insécurité a fortement affecté ces activités.

M. Barry, enseignant au groupe scolaire Soumana Bane Thienta, n’est pas prêt à oublier son calvaire lorsqu’il voulait rentrer à Diafarabé à partir de Mopti. « J’ai voulu emprunter le chemin habituel pour m’y rendre, raconte-t-il. Malheureusement j’ai été obligé d’aller à Segou pour pouvoir m’y rendre par la ville de Macina à cause de l’insécurité sur la route de Mopti-Tenenkou. »

Un maire en exil

L’absence de l’administration a également beaucoup contribué à l’arrêt du Yaaral, ainsi que le Degaal de Dialoubé, tous deux inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’humanité en 2008 par l’UNESCO.

Le maire, sous la menace djihadiste, a quitté la ville. Lamine Djiré, qui vit actuellement à Bamako comme beaucoup de maires du cercle de Tenenkou, regrette l’immense perte que l’arrêt du Yaaral constitue pour sa commune. « Cette activité culturelle représente une manne financière importante pour la commune, qui est en jumelage avec deux villes françaises, lance-t-il en guise d’appel.Je compte me rendre bientôt dans ma ville pour relancer le Yaaral cette année. Je demande à l’ensemble de nos partenaires de nous aider à préserver cette richesse culturelle de notre pays. »

benbere.org

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