DINER GALA DE BIENFAISANCE : SOS Enfant talibés

La problématique des enfants talibés était au centre d’un diner gala de bienfaisance, parrainé par Youba Ba, ancien ambassadeur et président de l’Alliance démocratique pour la paix (ADP/Maliba) à l’hôtel Radisson Blue devant un parterre de personnalités et des partenaires du Mali, des ONG et de la société civile.

Les enfants talibés sont nombreux et leur âge varie entre 5 et 15 ans et se faufilent dans les rues et sur les places publiques dans les grandes villes s’exposant à tous les dangers. Le phénomène de la mendicité prend de plus en plus d’ampleurs.

Au cours de la cérémonie le président Youba Ba a prononcé un discours fouillé et riche qui a capté l’attention de l’assistance. Voici en substance le discours que le parrain a prononcé au cours de ce diner gala de bienfaisance :

 

Bamako, hôtel Sheraton, le 19 octobre 2019

Assalamou Aley koum, wa Rahamatoulahi Ta Allah, wa Barakatouhou ! Que la paix de Dieu soit sur nous !!!

  • Madame le Ministre de la Promotion de la Femme, de l’Enfant et de la Famille, marraine du diner gala ;
  • Mesdames et messieurs les représentants des Partenaires Techniques et Financiers ;
  • Mesdames et messieurs les représentants des organisations de la société civile ;
  • Mesdames et messieurs les représentants des enfants talibés ;
  • Honorables Invités, en vos titres, grades et qualités respectifs, tout protocole observé ;
  • Mesdames et messieurs ;

C’est à la fois un grand honneur et un réel plaisir pour moi de prendre la parole ici à ce diner gala de bienfaisance en faveur des enfants talibés en ma qualité de parrain de l’événement.

Permettez-moi, tout d’abord, de rendre grâce à Allah, le Tout-Puissant et de souhaiter la bienvenue à toutes et à tous à ce diner gala !

Je voudrais aussi remercier les organisateurs de cette cérémonie pour l’invitation faite à ma personne pour participer à ce diner gala de bienfaisance « SOS talibés ».

  • Mesdames et messieurs,

La cérémonie qui nous réunit ici ce soir est relative à la problématique des enfants talibés.

En effet, le talibé, c’est l’apprenant qui fréquente l’école coranique. Comme vous le savez, l’école coranique est une structure de formation essentiellement basée sur l’apprentissage du Saint Coran et des connaissances connexes qui s’y attachent. Véritable système éducatif, les écoles coraniques ont existé et ont contribué à générer des formes et méthodes d’enseignement diversifiées dans notre pays depuis le XIVe siècle.

Avec l’apprentissage de la lecture, de la mémorisation et de l’écriture du Saint Coran, les écoles coraniques donnent aux talibés une éducation religieuse fondée sur les principes de l’islam et cultivent en eux la foi et la citoyenneté, toute chose indispensable pour former un bon citoyen ancré dans sa culture et ouvert à la civilisation universelle.

Placées jusqu’à un passé récent sous la tutelle du Ministère en charge de l’Administration territoriale et des Collectivités locales, les écoles coraniques au Mali ne sont pas considérées comme des établissements d’enseignement, contrairement à beaucoup d’autres pays.

En d’autres termes, les talibés ne sont pas pris en compte dans les statistiques scolaires officielles.

Les multiples difficultés auxquelles ces écoles sont confrontées, notamment la non existence de structures d’encadrement et de suivi, la non prise en charge des talibés et le manque de toute perspective d’insertion socioprofessionnelle, constituent de sérieux défis à relever à la fois pour les acteurs, les apprenants et les pouvoirs publics.

Fortement préoccupé par cette question, le Haut conseil islamique du Mali, avec l’appui de ses partenaires et de l’Etat, a organisé du 27 au 29 octobre 2008, un forum national sur les écoles coraniques et dont les résolutions ont mis un accent particulier sur les aspects pédagogique, institutionnel et fonctionnel desdits établissements.

Dans la même veine, le Forum national sur l’éducation, organisé du 30 octobre au 2 novembre 2008 par le gouvernement, pour lequel l’atteinte de l’Education pour tous (EPT) reste une de ses priorités, a recommandé de « commanditer une vaste étude sur les écoles coraniques en vue de les intégrer dans le système éducatif sur la base de méthodes pédagogiques bien définies ».

  • Mesdames et messieurs,

« Daara », « Dudhal », « Madarsa », « Mahadras », « Khalwa », « Tagharbocht » ou « Tsangaya » selon les pays et communautés qui les pratiquent, les foyers et écoles coraniques sont des formes d’éducation et de scolarisation diversifiées et bien ancrées dans le paysage éducatif de l’Afrique occidentale et de la bande sahélo-saharienne en général.

Elles ont constitué la première forme d’enseignement étranger venu s’ajouter à l’éducation traditionnelle africaine.

Selon une cartographie réalisée par le Groupe de travail de l’ADEA sur l’Education non formelle (GTENF) en 2014 sur les écoles et foyers coraniques au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal, il ressort que l’évolution de l’enseignement coranique traditionnel a connu plusieurs mutations de la période coloniale à nos jours.

Malgré les différentes mesures coercitives prises par le pouvoir colonial contre le développement et l’épanouissement des écoles coraniques, celles-ci ont résisté, car elles jouissaient d’une forte adhésion des populations africaines.

Cependant, force est de constater, aujourd’hui dans certains pays de la bande sahélo-saharienne, que la gestion des écoles et foyers coraniques ont conduit à certaines dérives telles que « le phénomène de mendicité » des talibés, le comportement mercantile de certains maîtres coraniques qui utilisent les talibés comme un fonds de commerce.

De nos jours, cette attitude a pris une ampleur telle qu’elle heurte la conscience des citoyens à tous les coins de la rue.

Au Mali, les écoles coraniques sont les premières formes d’écoles structurées qui furent leur extension avec le développement de l’islam. Initialement, elles avaient comme objectifs la formation religieuse culturelle et scientifique de ses disciples.

Aujourd’hui, face à un monde de plus en plus monétarisé, les écoles coraniques semblent s’écarter de cet objectif au point de susciter une inquiétude légitime et un réel malaise social dans certains milieux.

Ceci s’est traduit, dans lesdits milieux, par l’inadaptation de l’école coranique aux réalités modernes et qui ne correspond plus aux besoins éducatifs des enfants, notamment en termes d’acquisition de compétences et d’aptitudes à la vie en société.

Selon une étude de l’ONG « Médecins Sans Frontières (MSF) », réalisée en 2004 au Burkina Faso, environ 44,04 % des enfants de la rue de Ouagadougou étaient des anciens talibés.

Jadis, considérés comme creuset du savoir et du transfert des valeurs sociétales en plus de l’apprentissage des règles de discipline, les écoles et foyers coraniques sont de nos jours confrontés à de nombreux problèmes parmi lesquels :

  • La question des « enfants dans la rue » et « le phénomène de mendicité » ; cette situation d’errance expose les enfants à des maux comme les travaux pénibles, la violence, le trafic, la drogue, la délinquance, les maladies, le terrorisme etc. ; à cet effet, il convient de signaler que la mendicité des enfants est une violation des dispositions de la Convention relative aux droits de l’enfant) auquel le Mali a souscrit ;
  • L’intrusion de pratiques mercantiles et lucratives de certains maîtres coraniques qui ont dénaturé l’essence même des écoles et foyers coraniques ;
  • L’absence de contenu professionnel dans les programmes des écoles et foyers coraniques, d’où un enseignement inadapté et incapable de faire face aux besoins modernes du marché du travail, donc abstrait et coupé des réalités des apprenants ;
  • Enfin, la majorité des écoles et foyers coraniques évoluent dans un système informel et ne sont pas pris en compte dans les statistiques scolaires officielles ; les talibés dans les pays indiqués vivent dans des conditions difficiles, car leur nombre est souvent élevé chez le maître coranique, qui n’arrive plus à bien les loger, les nourrir, ni les soigner ; lui-même est sans revenu particulier et sans soutien.
  • Mesdames et messieurs,

Face aux défis ci-dessus indiqués, il est important de souligner les réformes importantes en cours dans certains pays de notre sous-région.

Au Sénégal, l’exemple d’une bonne intégration des daaras dans le système éducatif formel est en cours (avec une prise en compte de ces écoles dans la planification, les dotations budgétaires et les statistiques scolaires).

Au Mali, une des réformes du gouvernement, à travers le Programme décennal de développement de l’éducation – deuxième génération (Prodec-2) est l’intégration des écoles coraniques dans le système éducatif formel et non formel.

A travers cette importante réforme, le Mali veut désormais rénover les contenus des programmes des écoles coraniques et permettre ainsi aux élèves coraniques, d’apprendre, à la fois, le Saint Coran et les disciplines académiques de l’école formelle ou du non formel, toute chose devant aider les talibés à avoir les mêmes chances que les élèves du système formel et non formel en termes de perspectives d’insertion socioprofessionnelle.

La Guinée propose un système très avancé d’enseignement coranique adapté aux conditions du terroir, avec le Coran traduit et enseigné dans la langue locale et avec des approches pédagogiques ajustées aux langues maternelles des enfants afin de soutenir et accélérer les apprentissages.

Enfin, quant à la Mauritanie, elle propose des modes d’enseignements coraniques très riches, avec l’expérience des Mahadras ou « écoles à dos de chameaux ».

Ce sont là des défis importants que les pays doivent relever avec intelligence et une volonté politique forte.

  • Mesdames et messieurs,

Pour que les écoles et foyers coraniques jouent un rôle pertinent et viable dans l’éducation des talibés, il est urgent de :

  •  (i) revisiter sérieusement le curriculum en usage dans les écoles et foyers coraniques ;
  • (ii) mieux former et rémunérer les enseignants de ces écoles ;
  • (iii) lever des fonds pour appuyer cette forme d’éducation répandue dans les campagnes et les villes des pays de la bande sahélo-saharienne ;
  • (iv) motiver les apprenants qui utilisent cette forme d’éducation que sont les talibés ;
  • (v) soutenir les parents qui envoient leurs enfants dans ces écoles ;
  • (vi) s’attaquer résolument aux préjugés qui frappent cette forme d’éducation et qui tendent à faire croire que l’enseignement qui y est dispensé est dangereux et au rabais.

Ces défis doivent être relevés par les pays avec le soutien et l’accompagnement de tous les acteurs, y compris les partis politiques, la société civile, les partenaires techniques et financiers, les collectivités territoriales, etc…

C’est le lieu pour moi de lancer un vibrant appel à l’ensemble des bonnes volontés, des Partenaires techniques et financiers, des organisations de la société civile pour une véritable croisade en faveur des talibés.

  • Mesdames et messieurs,

Je ne peux terminer mes propos sans remercier très sincèrement les organisateurs de ce diner de gala en faveur des talibés, en l’occurrence l’association Alegria pour cette bonne initiative qui entre en droite ligne de la mise en œuvre du Programme décennal de développement de l’éducation – deuxième génération (Prodec-2).

Je vous remercie de votre aimable attention !

Source : Notre Printemps

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