Causeries au ‘Grin’ : Au sujet d’un grand corps malade

Bamako, 10 novembre (AMAP) Entre les trois verres normaux de thé, le ‘Grin’ opine sur les préoccupations brûlantes du moment, diversement commentées sur les réseaux sociaux. Il est 18 heures. Un vent léger caresse la peau. Quelques gouttes de pluie s’échappent des pores du ciel nuageux. Le temps ne peut être plus clément, en cette fin de journée dominicale. La météo est favorable en ce mois d’octobre. C’est le moment pour se rendre à Bamako. Tous les voyagistes le confirmeront. La durée du jour est actuellement de 11h51 précisément. Le soleil s’est levé depuis 06h22. Il s’évanouira à l’horizon, dans moins d’un quart d’heure.

L’hivernage nous fait ses adieux. Il meurt pour renaître la saison prochaine. Il cède la place à une saison plus douce où une relative fraîcheur adoucira nos nuits étoilées. Commence le temps des amours et des sorties nocturnes pour les tourtereaux. Ils iront roucouler dans les espaces publics jusqu’au petit matin. La fin d’année a la réputation d’être plutôt festive.
 « Il fait beau temps », comme on dit chez nous. Le ‘Grin’ est à moitié plein. Les sujets fusent des deux extrémités. Les théières sont toujours installées au milieu du cercle d’amis. Les membres sont, particulièrement, inspirés ce soir-là. Chacun crache sa vérité. Tous discutent, passionnément, du Mali, ce grand corps malade. La tumeur est bénigne. La communauté internationale est à son chevet. Le Grin pleure son pays. Tous les fils présents sont partagés entre la colère et la pitié. La saison s’y prête. 
Les derniers camarades arrivent successivement. Ils freinent, un à un, sur le bas-côté de l’avenue de l’OUA qui mène jusqu’à la gare routière de Sogoninko. Ils s’installent et ne tardent pas d’alimenter les échanges en cours. Le robuste et grand pied de Neem, ‘Mali yirini’ en bambara, qui couvre le ‘Grin’, est un arbre qui tolère les sols pauvres et secs. Il protège notre cercle de causerie contre les rayons solaires brûlants de la journée. Mais il abrite des colonies de moustiques qui semblent avoir été vaccinés contre les insecticides inventés par la société des hommes.  De bonne guerre pour les culicidés ! Si, tant soit peu, l’on veut être objectif une fois.

DÉSERTEUR OU HÉROS ?Tout est en place: chaises, fourneau, charbon, sucre, deux théières, un paquet de thé vert et un sachet de sucre de près d’un demi kilogramme. C’est dire que tout y est. Ou presque. Il manque les cacahuètes. Mais ce n’est qu’une question de temps, la vendeuse d’arachides rate rarement le rendez-vous. Elle propose deux formules aux clients du ‘Grin’ : des arachides grillées ou fraîches. Le thé chinois et le sucre forment un duo inséparable. On ne change pas une équipe qui gagne. Ces produits de très large consommation ont été achetés. la veille, chez le boutiquier Moussa. Ce jeune sonrhai de Gao est arrivé du Septentrion, depuis une dizaine d’années, en quête d’un lendemain meilleur dans la capitale.

C’est lui qui a fourni au jeune Lassi les deux nouveaux verres à thé en remplacement de ceux brisés la veille, suite à la fâcheuse dispute entre deux membres respectés du ‘Grin’. La cause de leur rixe ? Un malheureux malentendu autour d’un débat politique particulièrement houleux. 
Le Président du ‘Grin’ à usé de toute son autorité pour calmer les ardeurs guerrières des protagonistes. Même si la fin est heureuse, le plus jeune n’a pas échappé à la sanction pour avoir offensé, publiquement, son aîné pour des raisons politiques. En plus de remplacer les verres brisés, il a déposé dans la cagnotte de quoi assurer l’achat de l’infusion chinoise pour un bon bout de temps.  Ce jour-là, c’était Momo le colporteur de rumeurs qui avait « enflammé » le débat. Il a eu le toupet de défendre mordicus que le lieutenant du commando parachutiste, qui s’est retrouvé en territoire burkinabè, suite à l’attaque de sa base à Boulkessi, était un déserteur. Surtout pas un héros.
 Le colporteur de rumeurs a été vite invité à tempérer son jugement au motif qu’il ignore totalement les conditions de la fuite du militaire et de ses hommes. « Dans l’armée, a-t-il argumenté, il n’est pas proscrit de se retirer d’un théâtre d’opération, quand la capacité de riposte est jugée inférieure à la force de feu de l’ennemi ». Mohamed conclut, dès lors, que nos soldats peuvent être vus comme des héros si, et seulement si, les soldats se sont éloignés du camp dans les règles de l’art de la guerre.

Lassi pilonne à charge en dénonçant l’attitude du ministre de la Défense qu’il a vu à la télévision nationale en train de donner un bilan autre que celui du communiqué officiel : 38 morts et enterrés contre 25 annoncés par le Gouvernement. N’est-ce pas là un sérieux handicap de communication ? Le jeune homme est également choqué par l’image du ministre tenant une arme d’assaut bien qu’entouré par ses propres hommes.

« Tu ne sais pas de quoi tu parles », intervient sèchement Mohamed. Il explique, passionnément, au jeune homme que l’officier supérieur est un homme de terrain ayant fait ses preuves. C’est un général respecté par ses hommes. L’actuel ministre de la Défense, serait habitué aux opérations de combat. Nommé ministre de la Défense en mai 2019, l’enfant de Ségou se familiarise avec le métier des armes depuis sa tendre enfance au Prytanée militaire de Kati jusqu’à l’Ecole militaire Inter armes de Koulikoro.

LES FAILLES –Un ange passa. Le débat reprit de plus belle après le premier verre de thé servi par Lassi qui ne semble pas bouger d’un iota de sa position. Pire, il dégaine à nouveau. “Il paraît que le ministre s’est rendu à Boulkessi pour échapper à la colère du « grand chef », renchérit le serveur de thé. Le regard foudroyant de Mohamed ne fait guère d’effet sur lui. Et le jeune impertinent enfonce le clou, en ajoutant que son collègue de la Sécurité aurait souffert le martyre, à sa place, lors du Conseil des ministres. Il aurait, maladroitement, essayé de faire excuser les failles des services de défense et de sécurité. Le chef de l’Etat lui aurait volé dans les plumes. Pour se faire plus crédible, Lassi dit avoir appris cette rumeur alors qu’il courrait derrière un dossier dans un service de l’Etat.

Le ‘Grin’ compte parmi ses membres fondateurs plusieurs ressortissants du Nord qui connaissent très bien la situation qui prévaut dans leurs localités. Un Tombouctien rappelle que, chez lui, la situation devient insupportable. Seuls les membres de quelques communautés auraient le droit de posséder un véhicule. Autrement, l’engin est enlevé et le chauffeur tué en cas de résistance. « Cette situation a poussé la jeunesse à bout l’autre jour. Elle a, violemment, exprimé son ras-le-bol après un braquage avorté en plein jour dans le quartier d’Abaradjou », analyse le sonrhai d’une trentaine d’années.

Le débat, bien que passionnant, a été interrompu par l’arrivée d’un autre cadet qui avait été envoyé pour achater de la viande grillée chez Appolo, à Badalabougou. Le ‘Grin’ avala, avec gourmandise, les généreux morceaux de viande. Lassi est un redoutable carnivore. Il ratissa les derniers morceaux de viande éparpillés dans le papier aluminium qui enveloppait le quartier de viande fumante. Après quoi, le deuxième vert du thé infusé chinois pouvait être servi.

L’euphorie créée par l’arrivée de la viande grillée a totalement masqué l’excès de sucre de l’infusion. Le jeune Lassi s’était laissé divertir par le récit du ressortissant de la Cité des 333 saints. Comment parler d’insécurité, d’attaques des positions de l’Armée sans penser à la situation singulière de Kidal ? Un membre du ‘Grin’, qui vient de sortir d’une séance de pédicure expéditivement pratiquée par un jeune ressortissant nigérien, va combler cette lacune.

Les gestes du jeune haoussa, qui promène savamment ses lames tranchantes dans les orteils d’un membre respecté du ‘Grin’, sont bluffants. Il glisse les ciseaux du hallus au quintus, coupent les oncles débordants avant de les gratter frénétiquement. Son habileté dans cette activité, dont lui et ses compatriotes ont gardé le total monopole, a fait revivre le discours tranchant du président nigérien à propos de Kidal.

« Il a clairement dit que la situation actuelle de Kidal ne présage rien de bon. La communauté internationale qui utilise notre pauvre pays pour en faire un terrain de trafics d’influences et de positionnement géostratégique de puissances en perte de vitesse sur l’échiquier international. Je suis vraiment dégoûté par toute cette mise en scène à travers des accords, des ententes, des résolutions et des condamnations sans la moindre sincérité », s’emporte un autre. « Si la France le voulait, la guerre au Mali serait finie dans quelques jours et Kidal retournerait dans le giron de la République », acquiesce un deuxième qui préconise l’intervention de la Russie pour faire bouger les lignes au Sahel.

L’AMI NIGÉRIEN –Il faut signaler à ce stade que le Niger ne se préoccupe pas du Mali par amour candide. Ce pays partage plus de 800 km de frontières dont une bonne partie est adossée à la région de Kidal. Dans cette bande, côté nigérien, est exploité le précieux minerai, l’uranium. Les puissances nucléaires en demandent pour leurs centrales et leurs usines de bombes atomiques. Cette ressource minière est pour le Niger ce qu’est l’or pour le Mali. Mieux, le Niger compte, lui aussi, des populations nomades touaregs et arabes. Suivez donc mon regard !

Parenthèse fermée. Revenons au ‘Grin’ où le troisième verre du thé sera bientôt servi par Lassi. Toujours fidèle au poste. La viande d’Appolo, le boucher, maintenant digérée, les « amis » ne tardent plus à lever le camp. Ceux qui ont loué les qualités militaires du général armé jusqu’aux dents à Boulkessi et ceux qui voient d’un mauvais œil la recrudescence de la violence et les morts dans les rangs de l’Armée ont, tous, le Mali en partage.

Pour clore les débats, de mémoire, l’aîné du ‘Grin’ cite Pierre-Jules Stahl, penseur philosophe du 19e siècle qui écrit que « l’amour de la patrie n’existe que dans les grandes âmes ; l’amour du gain absorbe les âmes vulgaires ». Après cet étalage de savoir, il a filé à l’Anglaise. Cette pensée éveilla chez Momo un autre sujet que les familiers des réseaux sociaux consomment à satiété : la corruption et la délinquance financière. Le patron du pôle économique ne chôme pas, constate l’intrépide garçon. Il allume la dernière cigarette qui lui reste du paquet qu’il s’est procuré chez Moussa, le boutiquier, juste après la prière de la mi-journée « Addou-hour ».

Une série de plaintes ont été déposées auprès de lui pour différents cas de manquement à l’orthodoxie dans la gestion des biens publics. « Dans son collimateur, de hauts dignitaires sont cités », souligne le colporteur de rumeurs qui a juré, la main sur le cœur, que des cadres se préparent à quitter le pays avec femmes, enfants et bagages pour échapper à la rigueur de la justice. « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir », enseigne, dans sa sagesse légendaire, le fabuliste français, Jean de La Fontaine. Mais, gardons-nous de « crier (trop tôt) haro sur le baudet ».

Le soleil s’en est allé dormir. La fatigue de la journée se manifeste sur les yeux remplis de sommeil de la bande de copains. La nuit tombe et arrive au bout du parcours solaire. L’obscurité couvre alors la cité de son gigantesque drap noir. Il est temps que le ‘Grin’ lève, lui aussi, son siège dans le quartier populaire de Magnambougou. Rendez-vous est pris pour le lendemain. Même lieu. Même heure. Et les amis se quittèrent, comme toujours, dans la joie et la bonne humeur.

Source: Amap

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