Adoptions au Mali, en quête de vérité : “L’identité, c’est ce qu’il y a de plus intime et d’universel”

Tous deux journalistes, l’une pour le journal Le Monde et l’autre pour TV5MONDE, Morgane Le Cam et Kaourou Magassa sont également correspondants au Mali. Pendant un an, ils ont enquêté sur des adoptions suspectées d’être frauduleuses, réalisées du Mali vers la France à la fin des années 80 et dans les années 90. Des enfants maliens ont été adoptés par des familles françaises sans le consentement éclairé de leurs parents biologiques. Parmi eux, Marie et Jean-Noël, bien décidés à faire la lumière sur leur histoire.

Journaliste indépendant et documentariste, Kaourou Magassa, 31 ans, a été formé à l’Institut Européen de Journalisme (IEJ) de Paris, où il a grandi. La question des droits humains est au coeur de son travail. Depuis 2016, il vit au Mali.

Morgane Le Cam, 29 ans, est journaliste indépendante diplômée de l’Institut Pratique du Journalisme (IPJ). Elle quitte la France en 2015 pour le Burkina Faso et le Mali en 2018, avant de revenir en France en 2019.

Ils se rencontrent dans ce pays d’Afrique de l’Ouest dans la réalisation du reportage “Adoptions au Mali, en quête de vérité”. Une enquête poignante entre le Mali et la France, sur le combat d’adoptés à la recherche de réponses sur leur passé.

Adoptions au Mali : en quête de vérité [Collection reportages]

TV5MONDE : Comment avez-vous entendu parler de cette histoire ?

Kaourou Magassa : J’ai eu vent du sujet en mars 2019, et le mois suivant, l’association la “Voix des adoptés” a diffusé un communiqué évoquant “de possibles cas d’adoptions illégales et manifestement non-éthiques” au Mali. Cette association française de loi 1901 regroupe, entre autres, des personnes adoptées du monde entier et compte plusieurs adhérents au Mali. En comparant différents dossiers, des incohérences sont apparues. A partir de là, j’ai commencé à creuser pour dénouer le fil. La collaboration avec Morgane s’est imposée très rapidement…

Morgane Le Cam :  D’autant plus que nous avions déjà travaillé ensemble sur plusieurs sujets au Mali et notre duo fonctionne très bien.

 

Comment vous êtes-vous réparti le travail ?

MLC : Au début de l’enquête, j’étais toujours correspondante au Mali pour Le Monde et basée à Bamako comme Kaourou, correspondant pour TV5MONDE. On a commencé par “recouper” les informations du communiqué et celles recueillies auprès d’adoptés, c’est-à-dire les vérifier en croisant les sources. Pour cela, nous sommes allés à la rencontre de familles biologiques maliennes pour confronter la version des parents à celles des enfants. Mon retour à Paris m’a permis de me concentrer sur le volet français de l’affaire, tandis que Kaourou s’est occupé de la partie malienne sur le terrain.

KM : Il y a eu un énorme travail de recherche d’archives et de témoins. Le sujet est vieux de trente ans et depuis, certaines personnes sont décédées, d’autres ont déménagé ou changé de fonction. Au total, l’enquête a duré un an, nous avons récolté des centaines de documents et interrogé une cinquantaine de personnes.

Nous ne sommes pas là pour situer les responsabilités.Morgane Le Cam, journaliste au journal Le Monde

C’est un puits sans fond ! A quel moment décide-t-on de s’arrêter ?

MLC : Ce qui est important dans ce genre d’investigations, c’est de donner la parole à tout le monde : adoptés, adoptants, autorités des deux pays, familles biologiques et adoptives, spécialistes… C’est primordial, car le sujet est extrêmement sensible et nous ne sommes pas là pour situer les responsabilités. Une fois tous les témoignages recueillis, nous pouvions nous arrêter.

 

Comment vérifie-t-on autant d’informations ?

KM : Un mot : comprendre. “Je ne comprends pas”, “j’ai envie de comprendre”… Le but était de comprendre la vie des gens impliqués. À deux, une saine émulation se crée. Il faut tout questionner, à commencer par soi-même. Notre objectif est de tout comprendre, pour retranscrire le plus fidèlement possible les histoires qui nous ont été racontées.

MLC : Il était aussi très important de ne pas s’en tenir uniquement aux témoignages,  même recoupés. Nous avons obtenu beaucoup de documents officiels, dont certains étaient publics et disponibles en ligne. Nous avons donc confronté les témoignages aux faits pour ne pas tomber dans les pièges de ce genre d’enquêtes. Il peut y avoir des tentatives de  manipulation, car certains n’ont pas intérêt à dire ce qui s’est vraiment passé.
Avez-vous senti que l’on essayait de vous manipuler ?

KM : En tant que journaliste, nous avons l’habitude de cela. Il faut prendre en compte le vécu, le prisme et les intérêts de chacun et rester en alerte.

MLC : C’est vrai qu’en écoutant les gens, ce n’est jamais la faute de personne… Si certains ont admis qu’il y a eu une escroquerie à l’adoption, à les écouter, ce n’est la faute de personne. Seul le juge français Jacques Vieilleville admet qu’à l’époque, lui qui a eu à juger des adoptions, aurait sans doute dû davantage vérifier l’authenticité des documents en sa possession.

Rester dans son rôle de journaliste est parfois difficile.Kaourou Magassa, journaliste
Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ?

MLC : C’est un sujet très complexe. J’ai été surprise par son ampleur et sa densité. De doutes concernant des manquements, on s’est aperçu que des fratries entières avaient été séparées, que des dates de naissance n’étaient pas exactes et pas seulement pour des cas isolés.

KM : Rester dans son rôle de journaliste est parfois difficile, parce qu’humainement nous avons un avis, mais dans notre métier nous ne devons pas juger. Peu importe ce qui se passe en off (hors micro, ndlr) et le lien tissé avec les témoins. Notre expérience des sujets au long court et pour ma part du documentaire a beaucoup servi pour bien se positionner.

MLC : C’est l’avantage d’avoir le temps, parce que pour construire des sujets fidèles à la réalité, il faut connaître la vie des personnages dans les moindres détails.

KM : Sur ce point, c’est vraiment une chance de bosser pour deux médias qui accordent une grande importance à l’humain et aux sujets de société. Nous avons été très accompagnés dans la finalisation du projet, notamment par Françoise Joly et David Muntaner (directrice de l’information et directeur de la rédaction chez TV5MONDE, ndlr), dont on peut entendre la voix dans le reportage.

Parmi toutes les histoires d’adoptés, pourquoi avoir choisi de raconter celles de Marie et de Jean-Noël  ?

KM : Cela demande énormément de courage et tous n’ont pas souhaité apparaître publiquement.

MLC : Ils ont choisi de parler pour que cela puisse servir aux autres. L’identité, c’est ce qu’il y a de plus intime et d’universel. “Qui je suis”, “d’où je viens”… Comment se construire en tant qu’adulte en découvrant que ce qu’on a cru toute sa vie est faux ? Ce sont des destins brisés. Ils savent que sortir du silence va permettre à d’autres adoptés de se sentir moins seuls, d’en savoir plus sur leurs origines s’ils le souhaitent.

Voir aussi : Adoptions au Mali, en quête de vérité : « On a pu vérifier qu’il y a eu de faux actes de naissance »

Le Quai d’Orsay s’exprime dans le reportage. Pourquoi n’entend-t-on pas de responsable politique malien ?

KM : Certains n’ont pas souhaité s’exprimer et tous n’étaient pas légitimes non plus. Mais j’ai pu m’entretenir avec un ancien ministre de la Justice…

MLC :  La réponse des autorités maliennes apparaît dans la version papier (de l’enquête, à paraître dans Le Monde, ndlr). Mais pour des contraintes de durée, nous n’avons pas gardé ce témoignage dans la version filmée.

Avez-vous subi des pressions ou des menaces ?

KM : Non pas du tout.

MLC : On nous a laissé faire notre travail en France comme au Mali. Même si ça n’a pas plu à tout le monde comme on peut le voir dans le reportage…

Si tu arrives avec tes gros sabots de néo-colon ça ne passe pas.
Kaourou Magassa, journaliste

Kaourou Magassa, pendant une séquence filmée en caméra cachée, vous êtes interpellé par un homme sur votre “culture malienne”. Au regard du sujet, qu’est-ce que cela a changé d’être perçu comme “Malien” ?
KM : Je vis mon métier en tant qu’individu et je ne me suis pas positionné en tant que Franco-Malien…

MLC : Mais rien que pour la langue c’était un sacré atout ! Kaourou parle bambara (langue nationale au Mali, ndlr)

KM : Effectivement, c’était beaucoup plus facile pour les contacts sur place et on a gagné un temps précieux. Ça met en confiance plus facilement les gens et leur témoignage ne sera pas “trahi” par une mauvaise traduction par exemple.

KM : J’ajouterais que même sans connaître la culture, si l’on fait preuve d’humilité et de respect, ça fonctionne. C’est sûr qui si tu arrives avec tes gros sabots de néo-colon ça ne passe pas et pas besoin d’aller en Afrique pour cela. C’est une question de regard et de positionnement.

Quel est votre sentiment quant à la diffusion du reportage ?

MLC : Je suis contente que cette année de travail aboutisse enfin. Les retours importants pour nous sont ceux des personnes concernées qui nous ont fait confiance.

KM : Je n’ai pas d’appréhension particulière. J’exerce la profession de journaliste pour raconter “l’histoire du présent”, c’est comme cela que j’aime le décrire et c’est ce que nous avons fait, donc je suis satisfait.

MLC : Si l’enquête permet de créer une discussion autour de l’importance de la connaissance de ses origines et de l’importance pour les organismes d’adoption d’ouvrir leurs portes aux adoptés qui légitimement veulent connaître leurs origines, ce sera une bonne chose.

De Paris à Bamako en passant par le Luxembourg, Ségou et la Bretagne : pendant un an, TV5MONDE, en partenariat avec Le Monde, a enquêté sur les pratiques d’adoption abusives perpétrées au Mali par Le Rayon de soleil de l’enfant étranger. Absence de contrôle de la part des autorités, manquements de la justice française, carences de l’administration malienne…

Des témoignages exclusifs à retrouver dans “Adoptions au Mali, en quête de vérité” diffusé les 8 et 9 juin dans le Journal Afrique de TV5MONDE (20h30 GMT). L’enquête sera publiée dans les colonnes du journal Le Monde des mardi 9 et mercredi 10 juin (datés 10 et 11 juin).

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