Adam Ba Konaré et Ogossagou-peul : la face cachée d’une « historienne engagée »

Suite au pogrom d’Ogossagou, Adame Ba Konaré, parée, à la fois,de son manteau de marraine et de‘Jeanne d’Arc’ de TabitalPulaaku,lance de sa puissante voix un appel à la communauté peule.Les mots d’ordre de mobilisation sonnent fort: « Morts pour avoir été Peuls».  « Ogossagou, le pire de ce dont la haine ethnique est capable ! Un programme démoniaque, un projet sordide de massacres en masse, un nettoyage ethnique ».

Nettoyage ethnique ! Dit-elle: les sons de cette expression, le cri de cette expression, le contenu de ces mots sont, depuis le 24 mars 2019, dramatiquement évoqués dans plusieurs articles de presse à travers le monde pour stigmatiser les Dogons, mais dans le but cynique d’affaiblir et honnir le Mali. Qu’Adam Ba Konaré les reprenne à son compte montre la face cachée de celle que les hommes de lettres du Mali, d’Afrique et d’ailleurs prenaient pour une historienne engagée pour la cause de l’être humain, indépendamment de sa couleur, race, origine, ethnie, religion et statut social. Les professeurs et chercheurs maliens de ma génération, ceux-làqui sont entrés dans l’espace universitaire après 1991 croient fermement, à travers ses œuvres académiques et humanitaires, qu’Adam Ba Konaré était une femme de conviction, une certitude d’esprit hautement personnelle et irréductible aux événements. Nous avons cru qu’en toute circonstance, vu sa longue expérience et sa profonde connaissance de la nature humaine, qu’Adam Ba Konaré n’agirait que par conviction. La tragédie d’Ogossagou-peul a-t-elle dévoré sa conviction ? Ou bien,la conviction n’a jamais été une valeur personnelle chez Adam Ba Konaré ? Toutefois, son appel à la communauté peule du 30 mars 2019 semble nous présenter une femme dominée par l’opinion, arme fatale, une bombe dont la manipulation par des esprits populistes a conduit aux pires tragédies humaines au cours des deux derniers siècles. Depuis janvier 2012, il y a eu plusieurs événements tragiques qui ont submergé la conscience des maliens. Qui a entendu Adam Ba Konaré ? Beaucoup se demandaient ; mais où est passée notre littératrice et historienne engagée ?  Celle qui a énergiquement réagi contre le discours de Sarkozy à Dakar, contre l’intervention de l’OTAN en Libye et qui a adressé une lettre opportuniste à Emmanuel Macron au lendemain de son élection ? Pourquoi a t-elle imposé un silence de mort à sa conscience sur la tragédie d’une nation qu’elle a cogérée avec son mari ? Je ne me permets pas de porter un jugement sur les interprétations de ce silence. Je voudrais ici m’appesantir sur le fait que son appel à la communauté peule internationale a, au moins, l’avantage de laisser reconnaître aux Maliens et au reste du monde qu’Adam Ba Konaré ne peut pas être juste dans la passion. Ogossagou nous révèle que la vérité  d’Adam Ba Konaré ne se conçoit qu’en communion avec son ethnie, pas avec l’homme tout court. Sa haine et son amour appartiennent à sa communauté. Vu son parcours intellectuel ne devrait-elle pas être tenaillée par le doute? Ne devrait-elle pas commencer par dire à sa « communauté peule » : « attendez » ! « Nos cousins dogons ne sont pas capables d’un tel meurtre contre leurs ‘propres Peuls’. Ils n’ont jamais voulu cette guerre. Ils ont la culture de la paix dans l’âme,à moins qu’on les pousse à la violence.  Ceux qui ont commis ce pogrom viendraient d’ailleurs, et si c’est des miliciens dogons, qu’on m’apporte d’abord les preuves». Au lieu de s’opposer, par des mots de retenue et une attitude pacifique en esprit et en vérité,à la vague de colère que colportent les esprits indignes (qui mènent cette guerre par procuration)contre l’une des ethniesles plus pacifiques du Mali, Adam Ba Konaré utilise son pouvoir et son autoritépourenfoncer le clou de la haine. Nettoyage ethnique !Voici une opinion de propagande proprement servie à la « communauté peule » et à la communauté internationale. Madame, vous savez mieux que quiconque, que dans le domaine intellectuel de l’action politique, la moralité de l’homme de lettres ou de science est jugée par l’effet que ses actes et ses pensées auront,en bien ou en mal, sur les autres (notamment, les couches défavorisées, les marginaux, les minorités, les dominés).C’est une question de logique interne entre l’acte et ses conséquences. Il ne s’agit pas de ce que vous êtes. Tout le monde le sait, vous aviez été et vous resterez l’une des meilleures plumes du Mali. Il s’agit de votre acte à un moment critique de notre histoire, acte qui nous révèle votre rapport à la morale et au pouvoir. Acte posé à un moment où toute la nation implore, désespérément,que les femmes et hommes les plus représentatifs d’elle, lui viennent au secours, la fasse sortir du gouffre où elle fut précipitée par les professionnels de la politique.Vous-vous êtesmurée dans le silence. Vous-vous êtes bouchez les oreillesà l’imploration de la nation toute entière et de celle de ses « autres communautés » au Centre et au Nord. Mais dès qu’il fut question de ce que vous considérez votre « communauté » à vous, les « Peuls », vous aviez laissé l’escalier pour sauter par la fenêtre. Et c’est là, Madame que je vois clairement la contradiction entre votre pouvoir intellectuelet les effets moraux de votre appel qui renferme les germes du mal. L’ethnocentrisme. Pour dire simple, vous brisez les ponts de la cohabitation pour construire à leur place des murailles de la haine. A la construction desquelles vous sollicitez la communauté internationale. Quelle aubaine inespérée pour celle-ci ?

A tout point de vue, cet appel est à l’égard des Dogons—mépris, déni de dignitéet haine ; antichambre de la bêtise humaine. Elle offre aux diverses graines de la division née de la crise de 2012 la possibilité de s’unifier, de se coaguler et d’exploser. Cet appel est un chaudron antidogon. Qu’il prenne feu instamment. Adam Ba Konaré l’alimentera intellectuellement, sous formes de pamphlets, de petits poèmes. A plusieurs époques de leur coexistence, les Dogons ont fait l’objet de calomnieuses attentions de la part de certains Peuls, souvent sans lien avec le Pays Dogon. Ce n’est pas pour autant qu’ils ne puissent pas réfuter mot pour mot, phrase pour phrase, point par point les mensonges et les nouvelles révoltes concoctés contre eux par les radicaux de Tabital Pulaaku. Depuis l’arrivée de l’arsenal militaire et civil des NU, de la France, de l’UE et le transfert du conflit du Nord au Centre, on constate un changement progressif dans le discours de certains intellectuels de Tabital Pulaaku sur les relations Dogons-Peuls ou mieux Peuls-agriculteurs. C’est du pur opportunisme utilitariste, un véritable danger pour les groupes qu’ils prétendent défendre. On les voit passer d’une table à une autre de ces institutions pour dire qu’il y a un « problème Peul »dans le Centre. Ça permet aux NU et à la France, les champions de l’opportunisme politique de faire durer la guerre au Mali. Nous le savons tous, le bouleversement politique de 2012 a crééénormément de confusion.Il a désorienté tout le monde : paysans, éleveurs, pêcheurs, citadins et ruraux. Une occasion inouïe pour les opportunistes de se mettre devant. On les trouve dans tous les groupes :intellectuels, rebelles, leaders religieux, société civile et politiciens. Les hommes de conviction rasent le mur, s’enferment chez eux et leur laissent le champ libre. Il est temps qu’ils s’éveillent pour démanteler les réseaux internes et externes de l’imposture qui aiguisent la crise.Il est temps qu’ils s’éveillent pour expliquer au peuple le mécanisme de la chute brusque du Mali et la nature de l’oppression, de la terreur et de la destruction qui s’en suit. Adam Ba Konaré et ses disciples  de TabitalPulaaku se battent pour la renaissance de la culture, la liberté et le droit des Peuls à travers le monde. Depuis 2015, certains de ces nobles idéaux servent à justifier la division ethnique au Pays Dogon et dans le Delta intérieur. La passion qu’Adama Ba Konaré manifeste dans son appel est en réalité l’expression d’une attaque culturelle que Tabital Pulaaku mène insidieusement à travers une réécriture systématique de l’histoire de cette zone à l’intention de la multitude des ignorants. Récemment, Abdoul Aziz Diallo, le président de Tabital Pulaaku, affirmait avec véhémence sur un média mauritanien qu’il n’existe pas de Pays Dogon. Il y a, selon lui, deux zones distinctes à considérer : le Plateau pour lesDogons et la Plaine pour les Peuls. Que les Dogons ne seraient descendus dans la Plaine, alors entièrement occupée par les Peuls, qu’après l’arrivée du colon français. Selon lui, parler de Pays Dogon comme une unité ethno-géographique est une déformation historique. Quelle revendication monstrueuse ?Le Pays Dogon n’a jamais été défini, par qui que ce soit, comme un territoireethniquement monolithique, tout comme le Wassoulou, le Kénédougou, le Macina, leMandé, etc. Sa revendication a cependant un sens caché.Celui des relations territoriales et politiques entre les deux communautés qu’Abdoul Aziz Diallo se donne pour mission de modifier. Pourquoi précisément maintenant, en ce temps de souffrance pour toute la nation malienne? Tabital Pulaaku international a été créée pour promouvoir la culture de l’humanisme ou pour faire de la politique ? Pourquoi construire tant d’hostilité et de méfiance autour d’une terre que Peuls, Dogons et les autres se partageaient depuis si longtemps ? Je trouve qu’il y a trop de contradictions entre les déclarations de paix des leaders de Tabital Pulaaku et la politique du sectarisme qu’ils développent en sous-terrain. Que les autres communautés du Pays Dogon ne s’illusionnent pas.Il me semble qu’ils leur proposent une paix avec le revolver à la main. En termes de signification politique, la revendication territoriale d’Abdoul Aziz Diallo et l’appel D’Adam Ba Konaré ont curieusement une forte similarité. Les deuxs’accaparent de la souffrance des Peuls comme arme pour embraser leur passion, les exciter à la colère et à la soif de vengeance contre les autres (Dogons notamment) qu’ils considèrent être les responsables. Pour la souffrance des « autres communautés », on les entend tenir quelques paroles de douces conciliations et de fraternité multiséculaire. Cependant, on a pasbesoin de se brûler la cervelle pour comprendre que derrière ces compassionsteintées de malices, qu’il y a le projet d’un nouvel ordre politique qu’Adam Bâ Konaré et Abdoul Aziz Diallo désirent imprimer dans ce qu’on appelle désormais le « Centre du Mali ».Dans un tel contexte la pire barbarie devient imaginable.Elle ne fait que commencer. Les limites pourraient être vite dépassées. Nous ne pouvons plus nier cette situation.En garder le silence nous plongerait dans une contradiction morale insupportable.Ogossagou est la pénombre d’un nouveau pouvoir violent qui se dessine au « Centre du Mali ». Les notions de famille, ethnie, race, territoire et Étaty sont en train d’être modifiées par la violence, la torture, la mutilation, le pogrom. Le soit disant « djihad », l’arsenal des NU et celui de la France en offrent, bien entendu, les conditions. Mais, au fond, c’est l’œuvre de certains d’entre nous qui abusent de leur influence morale et de leur pouvoir politique.Espérons, malgré les horreurs d’Ogossagou, que l’humanisme séculaire qui caractérise les sociétés maliennes reste la clé de voûte qui fera tenir l’édifice, Mali. Je sais, pour que cet humanisme triomphe contre les opinions meurtrières, il vaudrait que les hommes et les femmes de conviction se lèvent, qu’ils ne se contentent pas du rôle de spectateurs. Mais aussi que ceux qui sont entrain d’allumer le feu, par main interposée, renoncent à leur crédo, qu’ils reviennent à leur meilleure foi. Les populations du Centre (Dogons, Peuls, Mossi, Dafing, Samogo, etc) attendent que chacun d’entre eux prononce, comme le disaitStephan Zweig, la parole élémentaire, celle qui est à l’origine de l’homme : « je me suis trompé ». A la suite de Zweig, j’attends le jour où Adam Ba Konaré reconnaîtra cette chose simple, qu’elle a été abusée par la monstrueuse impulsion d’Ogossagou, qu’elle a été emportée par le tourbillon de l’opinion et qu’un jour, elle dira à son tour : « je me suis trompée ».

Isaie Dougnon                                                                                        Nantes, le 6 avril 2019

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