Afrique de l’Ouest : 2010-2018: Huit pays ont réalisé l’alternance politique

Dans deux mois, les Maliens se rendent aux urnes pour élire un Président de la République. Le scrutin de 2013 s’est déroulé dans un contexte très particulier marqué par les conséquences du coup d’État de mars 2012.

 En l’absence de président sortant ou de candidat adoubé par le pouvoir finissant, la bataille électorale s’est résumée à un combat d’anciens candidats qui a tourné en faveur de IBK porté aux nues par la junte militaire, les religieux et une bonne frange de l’opinion réceptive au discours de l’homme providentiel. Cinq après, le candidat du RPM se retrouve dans une position plus qu’inconfortable. Le bilan est catastrophique : tous les problèmes auxquels Ibrahim Boubacar Keita était censé apporter une réponse ont empiré. L’insécurité s’est propagée des régions du Nord au Centre du pays. La corruption à grande échelle est devenue la manifestation la plus révoltante d’une mauvaise gouvernance endémique. Le sombre tableau du Mali de 2018 annonce une campagne électorale compliquée pour le président sortant, à la limite d’une mission impossible au regard de la reconfiguration du rapport de force sur l’échiquier politique loin d’être favorable au pouvoir actuel. Le Président IBK a surtout à redouter un contexte politique régional marqué par une succession d’alternances politiques en Afrique de l’Ouest depuis 2010. C’est d’abord Alassane OUATTARA qui terrasse Laurent GBAGBO en Côte d’Ivoire en 2010 avant la défaite-surprise de Maître Abdoulaye Wade face à Macky SALL au Sénégal. Au Nigeria, le vieux général Muhammadu Buhari est sorti de sa retraite pour vaincre le jeune président Goodluck Jonathan. Au Ghana, l’avocat Nana Akufo-Ado a brisé l’espoir d’un second mandat du sympathique John Dramani Mahama. Mais la plus incroyable défaite électorale est celle de l’indéboulonnable Yaya Jammeh face à l’inconnu Adam Barrow. La vague de l’alternance politique a déferlé aussi sur les côtes béninoises. Le candidat du Président sortant Yayi Boni a mordu la poussière face à Patrice TALON. Au Liberia, George Weah a pris sa revanche sur Ellen Johnson à travers son successeur désigné. La dernière alternance en date vient de se passer en Sierra Leone où le chef de l’opposition a remporté la présidentielle à l’issue du duel avec le candidat du Président sortant Ernet Baï Koroma. Au total, dans 8 pays sur les 15 que compte la CEDEAO, des pouvoirs établis ont été battus par des opposants. Chronologie d’une décennie où les peuples n’ont pas hésité à sortir les « sortants ».

 

Côte d’Ivoire : l’alternance au son du canon

De sa prison de la Haye où il médite sur sa condition de détenu, Laurent Gbagbo doit se souvenir de sa musique de campagne où sur un air de Zouglou intitulé « Maïs », il montrait tout son talent de danseur. Les paroles du morceau étaient encore plus explicites. Elles disaient que le chef de l’Etat sortant n’avait rien à redouter de son challenger Alassane Ouattara et devant lui il n’y avait rien sinon « maïs ». Cette élection présidentielle devait clore une décennie de crise marquée par le coup d’État contre Henri Konan Bedié par une junte conduite par Robert Guei et la défaite du général putschiste face à Gbagbo à l’issue d’un scrutin rocambolesque en 2000. Pour corser le tableau, la rébellion des Forces nouvelles éclate en septembre 2002, scindant de facto le pays en deux blocs, le Nord et le reste.

La candidature de Ouattara, longtemps contrariée, s’invite dans le débat à la faveur du rapport de force politico-militaire ainsi créé. De Marcoussis à Pretoria, la communauté internationale se bat pour trouver des arrangements pour une élection inclusive. Mais les rounds de négociations sont si laborieux que Gbagbo finit son premier mandat légal avant de gérer encore 5 ans le pays faute de tenue d’élection. Un premier accord signé à Pretoria en 2005, puis un second à Ouagadougou en 2007 ouvre enfin le chemin aux urnes pour une présidentielle qui n’aura lieu qu’en octobre 2010 à la fin du deuxième mandat tout à fait illégal de Laurent Gbagbo.

Le fondateur du FPI est confiant. Ouattara lui voit se présenter l’occasion de sa vie pour effacer toutes les infamies essuyées dans sa quête du pouvoir. La campagne électorale est âpre mais courtoise. Elle se conclut par un débat télévisé de bonne facture où le militant ( Gbagbo ) ne cède pas un pouce de terrain au banquier  (Ouattara) qui vend ses « Solutions » à un pays fatigué par 10 longues années de crise et d’économie de guerre. La mayonnaise finit par prendre et les recettes de Ouattara font mouche au sein de l’électorat. Les Ivoiriens se rendent aux urnes sous la supervision de l’ONUCI et de son emblématique patron Monsieur Choï le « certificateur » du scrutin.

Les premiers résultats font perdre le sourire et le sang-froid au camp Gbagbo. Le processus est bloqué avant son terme et le candidat Gbagbo s’autoproclame vainqueur. Mais Choï est encore plus déterminé à faire respecter le résultat du vote des électeurs. La situation bascule avec la décision du Premier ministre Guillaume Soro de reconnaître la victoire de Ouattara. Gbagbo s’isole dans son palais. Ouattara et les siens se barricadent à Golf Hôtel dans une capitale qui plonge dans les affres de la guerre. La bataille se conclut par l’assaut de la force Licorne en appui aux forces nouvelles contre le palais présidentiel et l’arrestation de Laurent Gbagbo, de son épouse Simone et de son premier cercle. L’alternance venait d’avoir lieu, à la suite d’un accouchement douloureux, mieux au son du canon.

Sénégal : l’ogre Wade au tapis

Douze ans après avoir défait le président Abdou Diouf, Maître Abdoulaye Wade aborde le scrutin présidentiel de mars 2012 dans une relative sérénité. Son bilan physique est impressionnant. Il a littéralement transformé Dakar en dotant le pays de son premier tronçon autoroutier. Un des plus modernes aéroports de la sous-région est en chantier. Une première ombre au tableau est la contestation de sa candidature par l’opposition qui soutient qu’elle contrevient à la constitution de 2002 que le Président Wade avait lui-même fait adopter par référendum, limitant le mandat présidentiel à 2. La Cour constitutionnelle botte en touche. Wade plus que jamais candidat!

Mais le vrai point de crispation du mandat a été la polémique et la colère sur l’implication de son fils, Karim Wade dans la gestion des affaires publiques. Obscur conseiller de son père dans un premier temps, il sort de l’ombre pour s’installer au cœur de la République. Ministre de la Terre, du Ciel et du Feu ont ironisé les Sénégalais sur un portefeuille ministériel qui embrassait les infrastructures de toutes natures, l’énergie, le transport et tutti quanti. Wade ne comprend pas qu’on puisse cultiver le soupçon sur un « garçon intelligent «qui aurait pu gagner dix fois mieux sa vie, dit-il en travaillant à la City à Londres ». La formule célèbre « Karim je dirai à ta mère que tu as bien travaillé » est passée à la postérité.

Le destin de son successeur, Macky SALL, va du reste se nouer autour de l’affaire dite Karim Wade. Président de l’assemblée nationale, Macky SALL fait convoquer pour audition Karim Wade pour s’expliquer sur les travaux engagés sous sa direction dans la perspective du sommet de l’OCI. Wade se braque et organise la fronde contre Macky qui finit par quitter le perchoir, démissionner du PDES et fonder l’alliance pour la république  (APR) qui va le porter au pouvoir. Excédée l’opposition s’accorde sur la stratégie du «  Tout sauf Wade » et s’engage à soutenir le candidat le mieux placé au second tour. Au premier tour de scrutin, le président arrive en tête avec 34% contre 23% pour son challenger Macky SALL. Au second tour, Maître Abdoulaye Wade ne progresse que d’un point à 35% pendant que Macky SALL rafle 42% supplémentaires pour se hisser à 65%, un cuisant désaveu pour un président sortant et une prime à l’unité électorale de l’opposition.

Nigeria : Buhari plus chanceux que Goodluck

Entre son coup d’Etat en 1993 et son départ du pouvoir en 1985, les enfants qui étaient nés entre temps au Nigéria avaient atteint l’âge de la majorité électorale à l’occasion du scrutin présidentiel de décembre 2014 qui a marqué le retour par la voie démocratique du vieux général Muhammadu Buhari à la tête de l’Etat. Le duel s’annonçait serré, mais de nombreux observateurs pensaient que le bien nommé Goodluck Jonathan l’emporterait même d’un cheveu au nom d’une prétendue prime au sortant. Il faut dire que sans rien demander, le sort se chargeait de baliser le chemin du natif de Otueke qui devient à 40 ans le vice-président élu d’Umaru Yar’Adua en 2007. Malade, ce dernier décède en 2010 en cours de mandat, propulsant du coup son dauphin à la fonction suprême. Goodluck achève le mandat de son co-listier et s’engage sous ses propres couleurs à l’élection présidentielle de 2011 qu’il remporte avec 59% des voix.

Mais sa présidence ne sera pas de tout repos avec l’irruption du groupe armé Boko Haram qui fait vivre au Nigeria ses années les plus sombres depuis la guerre du Biafra. L’enlèvement des jeunes lycéennes de Chibok va sceller le destin du président Jonathan, confronté à une humiliation au plan militaire et au discrédit vis-à-vis de la communauté internationale.

C’est sur cette vague sécuritaire que va surfer la campagne du général Buhari qui avait laissé au pays, à son premier passage à la tête de l’Etat, l’image d’un homme respecté au sein de l’armée, irréprochable en termes de vertu personnelle et inflexible face à la corruption des élites.

Buhari bat Goodluck Jonathan à l’élection de 2015 et lui succède le 29 mai de la même année.

Gambie : Barrow terrasse Yaya Jammeh

Quand il prend le pouvoir en juillet 1994, personne ne donnait cher de la peau du jeune capitaine de 27 ans Yaya Jammeh. À l’épreuve, il va déjouer les pronostics ainsi que les complots réels ou supposés pour s’installer durablement au pouvoir. Personnage complexe alliant le cruel et le pittoresque, le « Babili Mansa » alias Dr Yaya Jammeh a régné par la terreur, entretenant un culte de la personnalité qui en faisait tour à tour guérisseur du SIDA, dompteur de lion, mais surtout dictateur implacable. Une main de fer qui a fini par briser la carrière politique de Ousainou Darboe le principal opposant au régime pendant les années de braise. Lassée de dénoncer les atteintes au pluralisme politique et aux droits de l’homme la communauté internationale avait choisi de laisser la Gambie à son sort.

C’est dans ce contexte où personne n’y croyait plus que le coup de tonnerre se produisit. Le 1er décembre 2016, les Gambiens se rendent aux urnes pour une présidentielle qui ne suscite aucun intérêt particulier ; Jammeh est donné vainqueur d’avance. Coup de théâtre à la proclamation des résultats : Adama Barrow est déclaré vainqueur par la Cour suprême avec un. Score de 45,54% des suffrages exprimés. Yaya Jammeh s’incline dans un premier temps devant le verdict avant de se rétracter ouvrant un feuilleton de crise qui va s’achever par son départ en exil en Guinée équatoriale.

Ghana : John Dramani, un tour puis s’en va…

Vice-Président de son état, John Dramani Mahama est projeté sous les feux de l’actualité à la faveur du décès brutal du Président John Atta Mills dont il était le fidèle second. Il prête serment le 24 juillet 2012 pour achever le mandat de son mentor. En décembre 2012, il se présente à l’élection présidentielle qu’il remporte malgré les accusations de fraude. Homme à l’allure tranquille et au tempérament apaisé, John Dramani peine à imprimer une marque à son mandat sur le plan économique, l’emploi des jeunes et la lutte contre la corruption. Son vieux rival, Nana Akufo-Addo surfe sur la vague de mécontentement. Il promet de redonner au Ghana son lustre d’antant, stopper la chute vertigineuse de la croissance qui est passée de 14% à 3,3% en 2016. Les arguments font mouche/ Le vieil opposant qui a rongé son frein pendant de longues gagne son pari de priver John Dramani Mahama d’un second mandat.

Bénin : Patrice Talon surclasse le poulain de Yayi Boni

A la surprise générale, et pour des raisons qui restent encore à comprendre, le Président Yayi Boni pour la fin de son second mandat avait choisi de tout miser sur Lionel Zinsou béninois d’origine mais plus familier des cabinets ministériels en France. Contraint par la limitation du mandat, Yayi Boni va pousser les feux derrière son premier ministre de candidat qui va être confronté à la défiance du camp présidentiel d’un côté et à la solidité du bloc de l’opposition en face.

L’alliance de ceux qui ne voulaient pas d’un troisième mandat de Yayi Boni par … interposé a fonctionné à merveille autour de Patrice Talon qui avait raflé le ticket face à Sébastien Adjavon.

Après la défaite de Kerekou face à Nicéphore Soglo et la revanche de Kerekou sur Soglo, le Bénin venait ainsi de vivre sa troisième alternance politique

Liberia : Retour gagnant de George Weah

Après une guerre civile impitoyable et ruineuse, le Liberia renoue en 2005 avec le chemin des urnes. Parmi les candidats, un homme archi connu. Il s’appelle George Weah, brillant footballeur, ballon d’or européen en 1995. Ce joueur au grand cœur est aussi un patriote intransigeant. Quand il n’existait plus d’Etat dans son pays, il a maintenu par ses propres moyens le Liberia sur l’agenda du football africain en y allant de sa poche pour la participation de son pays aux compétions. Le retour sur investissement arrive à l’occasion de la présidentielle où il arrive en tête du premier  tour devant Ellen Johnson Sirleaf auréolé de sa prestigieuse carrière au sein du système des Nations-Unies. Il faut croire à un consensus de la communauté internationale sur la faible carrure de Weah sur le terrain politique pour expliquer le silence qui a entouré les irrégularités du second tour donnant la victoire à Ellen Johnson. Weah apprend son métier de politicien en étant candidat à la vice-présidence en 2011, puis Sénateur avant de prendre sa revanche en battant le candidat de la présidente sortante à l’élection présidentielle de 2017. Une alternance à la Mister George !

Sierra Leone : l’opposition rafle la mise

Après deux mandats à la tête de l’Etat, Ernest BaiA Koroma avait jeté toutes ses forces dans la bataille pour passer le témoin à son camarade de parti Samura Kamara. La volonté de changement a fini par l’emporter au profit du principal chef de l’opposition, un ancien général Julius Mada Bio. C’est la dernière alternance en date. A qui le tour ?

Réalisé par

C H Sylla-Sambou Diarra-Cheickh Thiam

L’Aube

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