Inspecteur général Ibrahima Diallo: ‘‘ nous sommes tous comptables de ce qui se passera…’’

Le chapitre 10 de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger, portant ‘’Réorganisation des Forces armées et de sécurité’’, traite de la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS), sous toutes ses coutures. Près de 4 ans après sa signature, où en est-on avec ce point ? Coup de projecteur du Commissaire à la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS), l’Inspecteur général de Police Ibrahima DIALLO. Interview exclusive.

Info-Matin : Parlez-nous du Conseil national pour la réforme du secteur de la sécurité ?
Ibrahima DIALLO : Merci de l’opportunité que vous nous offrez de parler de la Réforme du Secteur de la sécurité. Avant de parler du Conseil national de la sécurité, il faut parler d’abord du processus de Réforme du Secteur de la Sécurité. C’est un processus qui a commencé, en réalité depuis bien longtemps. Le Président IBK, à son arrivée au pouvoir, a mis un accent particulier dessus en raison de la situation que vit notre pays. Il a donc demandé à l’époque au ministre de la Sécurité de réfléchir sur un processus de Réforme du Secteur de la Sécurité. C’est dans ce cadre qu’un groupe de réflexion interministériel et pluridisciplinaire a été mis en place pour travailler dans ce sens et qui regroupait l’ensemble des structures concernées par la Réforme du Secteur de la Sécurité au Mali assisté des partenaires étrangers qui ont des compétences dans le domaine et qui ont mission, la MINUSMA par exemple, de nous assister dans notre processus. C’est à l’issue du travail de cette Commission que le Conseil national pour la Réforme du Secteur de la Sécurité a été créé. C’était déjà en 2014 par le décret 06-09 du 14 août 2014. Ce Conseil, comme vous le constatez avec la date, a été mis en place avant la signature de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger. C’est pour vous montrer que le processus de Réforme du Secteur de la Sécurité n’est pas une création de l’Accord. Il vient prendre en compte certaines prérogatives de l’Accord pour les mettre en œuvre, mais c’est un processus régalien qui porte sur les structures étatiques et voir dans quelle mesure on peut les améliorer. Je pense qu’on y reviendra. Donc, c’est comme ça que ce Conseil national a été mis en place.
À la signature de l’Accord en 2015, il a été décidé, puisque les autorités ont décidé de la mise en œuvre inclusive de l’Accord, d’élargir les membres du Conseil national aux trois Parties signataires. C’est ainsi que la CMA et la Plateforme ont été représentées au sein du Conseil national, ainsi qu’au sein de l’organe opérationnel du Conseil national qu’est le Commissariat pour la Réforme du Secteur de la Sécurité. Voici en gros ce que c’est que le Conseil national pour la Réforme du Secteur de la Sécurité.

I.M. : En quoi consiste la Réforme en profondeur du secteur de la sécurité ?
I.D. : Réforme en profondeur, Réforme du Secteur de la Sécurité, l’objectif c’est quoi ? C’est de faire en sorte que nous puissions disposer de Forces qui soient en mesure d’accomplir leur mission régalienne de protection de l’État, des personnes et de leurs biens, dans le respect des droits humains et dans le respect des normes internationales. Donc, l’objectif c’est de faire en sorte que nous puissions disposer de Forces armées et de Forces de sécurité, mais aussi de Justice capables de faire face à leurs missions régaliennes. Parce qu’en fait, la réforme est holistique, c’est-à-dire qu’elle embrasse tous les secteurs de la Nation. Mais, dans le cas particulier de notre pays, puisque nous sommes confrontés à une situation sécuritaire difficile, le processus malien a décidé de s’appesantir sur ces trois aspects : Défense, Sécurité, et Justice. Sinon, en réalité, on devrait s’intéresser à tous les secteurs pour améliorer la gouvernance, parce que l’objectif c’est améliorer la gouvernance, renforcer les capacités des Forces de défense et de sécurité et de la Justice et puis, améliorer les relations entre ces Forces et les populations. Donc, voilà les trois aspects qui font l’objet de la réforme dont il est question.

I.M. : Où en sommes-nous avec la mise en place des Comités consultatifs locaux de sécurité (CCLS) ?
I.D. : Les Comités Consultatifs Locaux de Sécurité sont également prévus par l’Accord. Mais les Comités existaient déjà sous une certaine forme auprès de nos administrations, parce que chaque chef d’administration à tous les trois niveaux-Gouverneur, Préfet, Sous-Préfet, dispose d’une Commission sécurité. Cette Commission sécurité est composée uniquement des spécialistes de la sécurité : Défense, Sécurité, Justice, Douanes, Eaux et forêts, Services économiques (…) qui assistent le Gouverneur, le Préfet ou le Sous-Préfet dans l’évaluation de la situation sécuritaire et la proposition de mesures pour le Chef de l’Exécutif.
Maintenant, les Comités Consultatifs de Sécurité qui sont prévus par l’Accord veulent aller plus loin que la prise en compte des seuls spécialistes de la sécurité. L’objectif, c’est de faire en sorte que ces Comités soient constitués des spécialistes de la sécurité et des autres personnes concernées par la sécurité, parce qu’en réalité, notre sécurité commence par nous-mêmes. C’est pourquoi il est prévu d’inclure dans ces Comités Consultatifs Locaux de Sécurité, les élus, les représentants des cultes, les chefs traditionnels et coutumiers, les femmes, les jeunes pour que chacun puisse participer au débat sur la sécurité, à l’évaluation de la situation sécuritaire, et contribuer aux propositions de solutions pour le Chef de l’Exécutif. Voilà ce que c’est que les Comités Consultatifs que l’Accord a prévus aux niveaux local, Région.

I.M. Qu’en est-il de leur opérationnalisation ?
I.D. : Pour ce qui est de leur opérationnalisation, actuellement, au niveau du Commissariat à la Réforme du Secteur de la Sécurité, nous sommes en train de réfléchir, nous avons même proposé un Projet de textes de création que nous avons envoyé à la hiérarchie qui va certainement être examiné dans les meilleurs délais pour procéder à la mise en place de ces Comités Consultatifs, afin qu’ils puissent assumer les missions qui les attendent.

I.M. : L’Accord donne mission au Conseil national pour la réforme du secteur de la sécurité d’entreprendre une réflexion approfondie sur une nouvelle vision nationale de la sécurité et de la défense. Quelle vision a été dégagée ? Quelle stratégie et quel plan d’action pour la réforme du secteur de la sécurité ?
I.D. : Effectivement, l’Accord prévoit ça, et comme je l’ai dit, cela rentre effectivement dans la vision de la Réforme du Secteur de la Sécurité, parce que pour aller à une réforme, il faut en élaborer la stratégie, ensuite définir le plan d’action, afin de pouvoir la mettre en œuvre. Donc, le Conseil national a adopté la Stratégie nationale de Réforme du Secteur de la Sécurité, le 6 juillet dernier. Cette stratégie nationale a dégagé une vision globale, un objectif général et des objectifs spécifiques. La vision et l’objectif c’est quoi ? C’est de disposer de Forces de défense et de sécurité et de Forces de justice capables de faire face à leurs missions régaliennes, dans le respect des droits humains et sur toute l’étendue du territoire national. Cet objectif général, nous l’avons divisé en trois objectifs spécifiques.
Le premier, c’est d’améliorer la gouvernance. Cette amélioration de la gouvernance passe par des axes stratégiques qui ont également été définis. Améliorer la gouvernance, c’est mettre les services dans les conditions qu’il faut ; lutter spécifiquement contre la prévarication, la corruption, les détournements, etc. Donc, il faut améliorer la gouvernance dans tous les secteurs pour qu’on puisse atteindre l’objectif général que je viens de citer.
Le deuxième objectif spécifique, c’est renforcer les capacités des Forces de défense et de sécurité et de justice. Cela passe d’abord par le personnel. Il faut disposer de personnels suffisants, mais aussi suffisamment formés pour faire face à la mission qui les attend.
Après le personnel, il faut disposer d’équipements, il faut disposer d’infrastructures, il faut disposer de moyens techniques pour faire face aux différentes missions. Notre Armée, par exemple, comme tout le monde s’en était aperçu, était très démunie, en particulier dans certains domaines, notamment ce qu’on appelle le vecteur aérien. Vous avez vu que la Loi de programmation qui est actuellement en cours d’application qui va finir en fin d’année, a permis d’améliorer le potentiel de l’Armée de l’Air par la mise à disposition d’un certain nombre de vecteurs aériens, aussi avions qu’hélicoptères. Donc, le renforcement des capacités.
Troisième objectif spécifique, c’est améliorer les relations entre Forces de défense et de sécurité et justice et les populations. Parce le travail de ces trois structures, c’est au profit de la population et s’il n’y a pas la confiance entre la population et ces structures, elles ne pourront pas faire face à leurs missions, parce que l’efficacité des Forces de défense et de sécurité dépend, en grande partie, du renseignement. Ce renseignement, bien sûr, on le trouve par beaucoup de moyens techniques et électroniques, mais le renseignement humain est encore plus important. Lorsque la confiance n’existe pas entre les populations et les Forces de sécurité, on n’obtient pas de renseignement. Ce que nous vivons actuellement avec les terroristes et autres, la plupart du temps, ils sont parmi nous. Si les relations sont idoines entre populations et Forces de défense, de sécurité et de justice, ça permet de compléter l’efficacité de ces Forces-là. Il est indispensable qu’on puisse améliorer cela. Ce qui passe par l’honnêteté dans l’accomplissement de la mission ; la mise à disposition des populations de personnels qui ne sont plus perçus comme des personnels d’oppression, mais des personnels d’assistance et de protection, aussi bien dans les Forces armées que dans la Justice. Vous avez dû remarquer que lorsque les Forces sont maintenant en opération dans certains secteurs, après les opérations, elles sont accompagnées de personnels techniques de la santé, du service social, pour apporter aux populations des soins, des vivres, et souvent même les aider à refaire leur habitation. Ce sont des actions qui permettent de rassurer la population, de savoir que les Forces de défense et de sécurité ne sont pas là pour leur faire du mal, mais pour les assister. Voilà un peu les trois objectifs spécifiques qui sont définis par la Stratégie nationale de Réforme du Secteur de la Sécurité et ont pour but d’aller justement vers ce que vous avez appelé réflexion approfondie sur une nouvelle Armée nationale.

I.M. : L’Accord prévoit la création d’une Police placée sous l’autorité des Collectivités territoriales, dans le cadre de leurs pouvoirs de police. Pourquoi cette Police différente de la Police nationale ? Quelles seront ses missions spécifiques ? Où en est-on avec le processus de création de cette Police ?
I.D. : Effectivement, l’Accord prévoit la création de la Police territoriale. Dès le départ, il faut avoir à l’esprit qu’il ne s’agit pas d’avoir deux corps de Police dans un même État. Le Mali est Un et Unique, les Forces régaliennes demeurent dans leurs missions de protection des populations et de leurs biens.
Mais, il faut aussi savoir que les Collectivités territoriales ont des missions de police administrative, telles qu’assurer la tranquillité des populations, la quiétude ; assurer le respect des règlements sur les voies publiques, les marchés ; etc. C’est cela la notion de police administrative. Actuellement, ces missions sont assumées au profit des Collectivités, mais le sont par la Police nationale. C’est pourquoi vous voyez dans certains pays on crée ce qu’on appelle la Police municipale qui assume les missions que je viens de citer au profit des Collectivités. L’objectif de cette nouvelle Police, c’est exactement cela, dans l’entendement de l’État malien. Il s’agit de mettre à disposition des Collectivités territoriales une Force qui puisse leur permettre de faire face à leur mission de police administrative dans leur ressort de compétence.
Maintenant, il y a beaucoup de débats sur la question. Il n’y en a qui parlent de création d’une Police parallèle, d’une Police armée, etc. Je pense que quand un problème est posé, il y a toujours un débat, il y a toujours des divergences. Mais je suis convaincu que les trois Parties iront vers une solution commune, parce que la base même de l’Accord, est que le Mali est et demeure un État unique, laïc et républicain. Si tout le monde est d’accord avec ce principe, ces genres de questions ne constitueront pas des points de divergence importants dans la mise en œuvre de l’Accord.

I.M. : Quelles seront les modalités de l’armée reconstituée ?
I.D. : On en parle aussi dans l’Accord, l’Armée nouvelle reconstituée. Je pense que cette notion d’Armée nouvelle reconstituée, c’est de faire en sorte que l’Armée nationale représente toute la Nation malienne, que chacun se reconnaisse dans l’Armée nationale, que les populations de Kidal, lorsqu’elles reçoivent un bataillon de l’Armée nationale, qu’elles se reconnaissent dans ce bataillon. Qu’elles se reconnaissent comment ? En ayant des éléments de commandement, des éléments composant les différents échelons.
Il ne s’agit pas de créer une nouvelle armée. L’expression trompe les gens. C’est comme si nous allions créer une nouvelle armée. Non. L’Armée nationale existe. Mais, c’est faire en sorte que cette Armée nationale soit représentative de toutes les couches de la Nation malienne. À Kidal, à Tombouctou, à Gao, à Kayes, à Ségou, à Badiangara, etc. Quand il y a une structure de l’Armée, que chacun puisse s’y reconnaître, dans sa composition-le personnel-et puis par rapport aux compétences que les uns et les autres ont par rapport au secteur concerné. Parce qu’il faut quand même reconnaître que dans certaines régions, les ressortissants maîtrisent mieux les problèmes auxquels les populations sont confrontées, maîtrisent mieux la gestion des questions de sécurité que ceux qui viennent d’une autre région. Donc, c’est ça l’objectif.
La mise en place de cette Armée nouvelle reconstituée a déjà commencé avec ce qu’on a appelé le DDR accéléré. C’est quoi ? Ce sont les premiers éléments qui avaient été choisis au sein des deux Mouvements-CMA et Plateforme-pour constituer le Mécanisme Opérationnel Conjoint qu’on appelle communément le MOC. Il y en avait un de prévu à Tombouctou, à Gao, à Kidal, Ménaka et Taoudénit. Les trois qui étaient déjà mis en place, c’est Gao, Tombouctou et Kidal. Ce sont ces éléments qui ont fait l’objet d’un processus de DDR pour voir dans quelles mesures ils répondent aux critères d’intégration dans l’Armée nationale. C’est passé par un screening. Quel est leur niveau intellectuel, quelle est leur capacité physique à faire face à l’intégration dans l’Armée, quel est leur état de santé pour être incorporé dans l’Armée ? Ce processus a permis d’identifier un certain nombre d’éléments qui, à la fin de ce processus, au lieu d’être représentants de Mouvements au sein de ces MOC, seront intégrés dans l’Armée nationale et deviennent donc des militaires au même titre que tous les autres.
De la même façon, les éléments des Forces armées et de sécurité qui avaient quitté les rangs, certains avaient rejoint les Mouvements, d’autres étaient partis pour des questions de sécurité-eux aussi ont été appelés, eux aussi sont revenus à presque deux tiers actuellement. Ils sont regroupés dans un certain nombre de camps pour avoir une mise à niveau pour faire face aux missions qui les attendent dans les armées. L’intégration de ces éléments-là permet déjà d’avoir un brassage et d’avoir une nouvelle vision d’une Armée comprenant l’ensemble des citoyens maliens. Voilà, simplifié, la nouvelle Armée reconstituée, tel que prévu par l’Accord et tel que nous sommes en train de le mettre en œuvre.

I.M. : Quelles satisfactions et quelles difficultés rencontrez-vous dans l’exécution de votre mission ?
I.D. : Vous savez, une nouvelle structure fait toujours face à des difficultés. Nous avons traversé un certain nombre de difficultés pour être logés dans un local, disposer du personnel, pour avoir les moyens nécessaires pour faire face à la mission. Progressivement, nous avons pu surmonter certaines de ces difficultés. Actuellement, nous avons un siège qui a été équipé avec la participation de la MINUSMA, où nous sommes logés, et qui nous permet de travailler dans les conditions acceptables.
Cependant, il nous reste toujours un certain nombre de difficultés que nous sommes en train de gérer avec la hiérarchie pour que nous soyons véritablement opérationnels.
La satisfaction, c’est que nous avons une équipe qui est composée des trois signataires de l’Accord, l’État, la CMA et la Plateforme et nous travaillons au sein de cette structure en tant qu’une équipe. Nous ne sommes plus ici en train de travailler en tant que représentants de ceci ou de cela ; nous travaillons en tant qu’équipe pour le processus de Réforme du Secteur de la Sécurité, dans l’intérêt supérieur de la Nation malienne.
L’autre satisfaction, c’est que malgré les difficultés que nous avons rencontrées, nous sommes parvenus à élaborer la Stratégie nationale de Réforme du Secteur de la Sécurité qui a été adoptée et dont la préface a été signée par le Président de la République. Donc, c’est un acte fondamental dans le processus de Réforme du Secteur de la Sécurité.
Troisième satisfaction, actuellement, nous sommes à l’œuvre pour finaliser le Plan d’action pour la mise en œuvre de cette Stratégie nationale de Réforme du Secteur de la Sécurité.

I.M. : Quel est votre mot de la fin ?
I.D. : L’optimisme. L’optimisme. Nous sommes confrontés à d’énormes difficultés, c’est vrai. Nous avons des difficultés au plan sécuritaire, nous avons des difficultés au plan politique, nous avons des difficultés au plan social, mais il faut rester positif, être optimiste. Il faut que chacun réalise que nous sommes dans un pays qui est un et Unique. Nous sommes tous comptables de ce qui se passera dans l’avenir de ce pays. Quand nous arriverons à faire en sorte que le bien-vivre soit établi dans le Mali, c’est nous tous qui allons en bénéficier. Et quand nous ferons en sorte que le Mali soit mis à feu et à sang, c’est encore nous qui allons en pâtir. Nous allons peut-être fuir pour aller dans d’autres pays, mais ce ne sera pas chez nous. Notre chez nous, c’est le Mali-là. Que chacun comprenne cela et que chacun fasse preuve de bonne volonté, de tolérance, les uns vis-à-vis des autres et que le respect des principes et des lois de la Nation soit le bréviaire de tous les Maliens.

PROPOS RECUEILLIS PAR

BERTIN DAKOUO

info-matin

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