Amadou Baba Sissoko, slameur : «Le slam ne m’a donné ni maison, ni voiture…»

Amadou Baba Sissoko, H ou H2O pour les intimes, est un jeune artiste, slameur, animateur et présentateur télé et radio, fondateur du collectif «jeuness’art». Il évolue dans le domaine du slam depuis plus de dix ans.

Qu’est-ce que le slam ?

Le slam est un art oratoire où la parole est mise à nu face à l’auditoire. Je suis venu dans le slam depuis que je fréquentais le lycée, précisément le Lycée Dougoukolo Konaré de Kayes. À cette époque, l’école a bénéficié d’un projet qui était de former les élèves avec l’aide de deux formateurs Bouba et Kalir. Nous avions un professeur du nom de Monsieur Sountoura, qui a fait passer l’information et a aussi dressé une liste de trente d’élèves. J’y ai participé et j’étais ébahi par cet art et je l’ai toute de suite adopté pour en faire mon arme. Sans oublier que parmi les 30 élèves, qui ont été formés, j’étais le seul qui slamait. J’avais une petite équipe qui faisait des animations et autres activités culturelles. Voilà, depuis lors, j’évolue dans ce domaine.

Parlez-nous du collectif «jeuness’art».

De Kayes à Bamako, j’ai continué de m’exprimer à travers le slam. J’ai rencontré quelques slameurs comme Saccharose de son vrai nom Sory Diakité, avec qui on a créé le groupe «plume de la rue». Aujourd’hui, j’ai arrêté de faire du slam mais nous avons créé le collectif des jeunes slameurs «Jeuness’Art». Je me consacre uniquement à encadrer mes jeunes frères et sœurs qui veulent embrasser ce métier : leur apprendre les techniques d’écriture et scéniques. Je forme tous ces jeunes gratuitement et n’impose aucun frais quelconque.

Le collectif, de sa création à nos jours, des milliers de jeunes ont été formés dans le district de Bamako et dans toutes les régions du Mali, excepté Kidal. Le but est de former les nouveaux et aider ceux qui sont déjà dans le milieu. Et le collectif compte aujourd’hui plus de 50 slameurs.

Vivez-vous de votre art ?

Bon, le slam ne m’a pas donné de maison, ni de voiture, encore moins de l’argent. Mais je remercie le Bon Dieu, j’ai eu des relations. C’est beaucoup plus important que tout ce que je viens de citer. Le slam m’a fait voyager un peu partout dans le monde. Quand j’organise un événement, que ça soit personnel ou professionnel, toutes les dépenses sont prises en charge par des personnes de bonne volonté qui aiment le slam et qui aiment ce que je fais.

Avez-vous rencontré des difficultés ?

Oui, les difficultés étaient d’ordre familial. Vous savez qu’étant noble, issu d’une famille malinké et prendre le micro pour faire du slam, ce n’est pas évident pour la famille. Au Mali, faire de l’art à cette époque n’était pas chose facile, car être artiste fait allusion au métier de griot. D’après les parents, seuls les hommes de caste sont autorisés à le faire et c’était dur pour moi. Mais, avec courage et mon engouement pour le slam, j’y suis arrivé.

Le second problème est quand j’ai créé le collectif pour former les élèves, certains parents refusaient que leurs enfants participent. Mais, au fil du temps, nous avons pu créer un climat de confiance entre nous. Quelques difficultés financières qui ont entravé certaines de nos activités et cela est normal, car, dans toute chose, il y a des difficultés. Sinon des personnes comme N’fana Diakité, qui est l’un des précurseurs du slam malien, et d’autres mouvements m’ont toujours soutenu ; des grands écrivains m’ont tendu la main pour atteindre mes objectifs personnels.

Quelles sont vos réalisations ?

Le premier projet qu’on a réalisé était «ça te dit de dire un slam le samedi», une compétition de slam inter-lycée qui avait pour objectif d’influencer les élèves pour faire du slam. Nous avons aussi été approchés par ONU-Femmes pour la sensibilisation sur la violence faite aux femmes. Pour cela, nous avons initié un projet qui s’appelait «femme sans flamme en slam», qui a servi de cadre pour plusieurs jeunes de déclamer du slam, avec les maux qui touchent leur genre dans le milieu scolaire, auquel plus de 2500 élèves et étudiants ont participé.

Puis, on a créé un concept «slam et rue», qui consiste à slamer sur un thème dans la rue pour sensibiliser et informer sur les problèmes de la société, sous forme de balani-show, et les textes sont en langues vernaculaires.

Nous avons une école de slam qui ouvre ses portes durant les grandes vacances et ça continue cette année ; nous en sommes à la 3ème édition. Cette école fait bénéficier une formation gratuite à tous ceux qui veulent apprendre les bases du slam, de l’écriture aux techniques scéniques et d’édition. Il n’y aura pas seulement que du slam, à savoir que l’école, elle est citoyenne.

On apprend aux élèves à faire du slam citoyen et constructif. C’est la raison pour laquelle le comité pédagogique de l’école a statué sur l’écriture, la communication, la phonétique, les sciences du langage et la linguistique. Il y a d’autres ateliers comme la gestion des projets, le marketing et autres matières importantes.

Quels sont vos projets ?

En ce qui concerne mes projets personnels, j’ai envie d’étudier plus, me spécialiser en ethnomusicologie. À ma connaissance, il n’y a pas un Malien qui exerce dans ce domaine. Pour le collectif, nous envisageons plus d’activités courant 2019-2020, pour vulgariser le slam. Le slam est un art qui a vu le jour en 2006 au Mali. Contrairement à d’autres pays où le slam s’est vite développé.

Faire connaître le slam et montrer la différence entre le slam et le rap, car bon nombre de Maliens considèrent le slam comme du rap. Le slam est différent du rap et aussi de la poésie ; nous avons un pied dans la poésie, mais nous ne sommes pas des poètes. Tels sont les combats à mener. L’un de nos combats est la lecture ; la bibliothèque nationale est pleine de livres de tous genres, mais ça manque de lecteurs. Nous sommes en train de mettre en place des stratégies de sensibilisation pour emmener les jeunes à lire.

Avez-vous des conseils pour les jeunes slameurs ?

Le slam est un art qui est parti à l’école, on ne peut prétendre faire du slam sans avoir une petite base en français. Pour faire du slam, il faut maîtriser l’outil de travail qui est la langue, quelle qu’elle soit, ce qui est extrêmement important. Connaître les règles poétiques ; avoir l’amour de la lecture ; travailler en classe. Le meilleur slameur est celui qui lit beaucoup. Comme on le dit en slam, il n’y ni maître ni élève, ni meilleur, ni bon. L’essentiel est que le message passe et qu’il soit bon, que le contenu soit plus argumenté.

Qu’avez-vous à dire pour conclure ?

Je remercie Le Reporter pour cette opportunité, les partenaires, le lycée Ahmed Baba de Sénébenicoro qui nous offre son cadre gratuitement pour nos activités depuis des années. La bibliothèque nationale du Mali qui nous encourage aussi. À l’occasion de tous les événements-slam, on oriente le public vers la bibliothèque. L’association Ciné droit libre, qui est un partenaire technique, Onu-femmes, l’association Tri jeune, Kounafoni.

Je remercie aussi tous les jeunes qui ont voulu apprendre le slam et l’ont pris à bras le corps pour améliorer leur niveau. Et toutes les personnes de bonne volonté, la liste est longue, et je pense qu’elles se reconnaîtront. Merci au collectif des jeunes slameurs “jeuness’Art” qui a mis sa confiance en ma personne en tant que président.

Propos recueillis par Safiatou THIAM

Source: Le Reporter

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