Jacques Chirac, l’ami fidèle du Québec

Le politicien retors, le bon vivant, l’adversaire de François Mitterrand, l’opposant à la guerre en Irak, l’admirateur de Margaret Thatcher, le pantouflard de l’Élysée, l’amoureux des arts premiers et l’ami du Québec, ce sont un peu tous ces hommes à la fois qui sont disparus jeudi matin lorsque son gendre annonça que Jacques Chirac, 86 ans, s’était « éteint paisiblement, au milieu des siens ».

Malade et coupé du monde depuis plusieurs années, Jacques Chirac avait conquis depuis son départ de l’Élysée le titre de l’ancien président le plus aimé des Français après de Gaulle. Le choc de la mort de celui qui présida la France pendant 12 ans n’en fut que plus percutant tant s’était établie entre le pays et lui une vieille complicité qui semblait impérissable. Un amour qui était partagé. « Je vous aime », avait simplement déclaré le président en quittant l’Élysée en 2007.

Jeudi, la vie politique française a suspendu son cours pour rendre hommage à l’ancien président. À midi, l’Assemblée nationale a observé une minute de silence. Même le débat sur la réforme des retraites que devait animer Emmanuel Macron à Rodez a été ajourné. En soirée, des photos de lui ont été diffusées sur le parvis de l’hôtel de ville de la capitale et la tour Eiffel s’est éteinte pendant de longues minutes.

« Nous perdons un homme d’État que nous aimions autant qu’il nous aimait », a déclaré le président Emmanuel Macron, qui évoque « un destin français ». « Que nous partagions ou non ses idées, nous nous reconnaissions tous en cet homme. »

« Un lion de la politique »

Rue de Tournon, dans le VIIe arrondissement, des riverains se sont regroupés devant l’immeuble où il habitait avec son épouse, Bernadette, qui fut aussi sa coéquipière pour conquérir le pouvoir. « C’est une part de ma vie qui disparaît aujourd’hui », a dit avec regret son successeur à l’Élysée, Nicolas Sarkozy, même si les deux hommes ont longtemps cultivé une haine fratricide. L’ancien président François Hollande, lui aussi élu de la Corrèze, a salué la mémoire d’un « combattant ». « Mort, même l’ennemi a droit au respect », a simplement lancé son adversaire historique Jean-Marie Le Pen avant de raccrocher le téléphone.

 Après avoir conduit sa vie au son des trompettes, Jacques Chirac s’est transformé, l’âge venu, en incarnation du déclin français et de l’impuissance des pouvoirs publics

L’ancien premier ministre François Fillon a salué « un lion de la politique française », qui « aimait charnellement la France et les Français mais se sentait aussi voyageur du monde, de l’Afrique à l’Asie ». Pour son ami l’industriel François Pinault, Chirac incarnait « l’esprit français dans ce qu’il a de meilleur ». Une image que les humoristes lui rendirent au centuple. Surnommée « Super-menteur », la marionnette sympathique qui le représentait dans la célèbre émission Les guignols de l’info aurait joué, selon plusieurs, un grand rôle dans sa popularité.

Un demi-siècle plus tard, on se représente mal la modernité que symbolisa ce « jeune loup » petit-fils d’instituteurs, diplômé de l’ENA, issu d’une famille corrézienne et laïque, qui vendit L’Humanité rue de Vaugirard et vécut un an aux États-Unis avant de se faire élire en Corrèze et d’entrer au service du premier ministre Georges Pompidou. Nommé secrétaire d’État à l’Emploi, c’est lui qui ira négocier en secret en 1968 avec la CGT en pleine révolte étudiante. Celui que Pompidou surnommait le « bulldozer » prétendra même qu’il s’était rendu à la rencontre un revolver en poche.

Maastricht : la rupture

Préparant minutieusement pendant 30 ans son accession à l’Élysée, Jacques Chirac mena pourtant une carrière en zigzag, flirtant à la fois avec le libéralisme thatchérien et le souverainisme de Philippe Séguin et Charles Pasqua. Opposé à la monnaie unique défendue par Jacques Delors, il se distancera finalement de la masse des militants de son parti, le RPR, en appuyant le oui au référendum sur le traité de Maastricht en 1992. Une fracture toujours vivace dans la société française.

Élu maire de Paris en 1977 et réélu à deux reprises, il fit de la mairie son tremplin pour l’Élysée, au point que cette époque fut marquée par d’innombrables « affaires » qui le poursuivirent jusqu’à la fin de sa vie. Il faudra attendre 2011 pour qu’il soit condamné à deux ans de prison avec sursis pour « détournement de fonds publics » et « abus de confiance » dans une affaire d’emplois fictifs.

Élu en 1995 sur le thème de la « fracture sociale » (habilement emprunté au philosophe Marcel Gauchet), Jacques Chirac ne trouvera pas toujours les moyens de combler cette fracture qui ira en s’agrandissant avec les années. Son moment de gloire fut son opposition à la guerre en Irak, alors que son premier ministre Dominique de Villepin prononça à l’ONU un discours historique dans lequel il prenait le contre-pied du président américain George W. Bush « au nom d’un vieux pays, la France […] qui a connu les guerres, l’Occupation, la barbarie ».

L’ami du Québec

Même s’il cultivait des amitiés dans tous les camps, Jacques Chirac n’a jamais caché sa sympathie à l’égard du Québec et des souverainistes. « Son héritage gaulliste et son coeur ont fait qu’il ne nous a jamais lâchés », nous a confié l’ancienne ministre Louise Beaudoin. « Chirac en avait mis plus que le client en demandait », dira René Lévesque après avoir été reçu à la mairie de Paris en novembre 1977 avec tous les honneurs dus à un chef d’État. Il ne ratait jamais une occasion de souhaiter la « réussite complète » et « le succès » de cette « entreprise d’indépendance tranquille » qui se déroulait au Québec.

 

Photo: Tom Hanson La Presse canadienneJacques Chirac, président de la France pendant deux mandats entre 1995 et 2007, a fait une visite officielle à Ottawa en septembre 1999.

Ce soutien ne se démentira pas lorsque, à l’aube du référendum de 1995, Jacques Parizeau gravit les marches de l’Assemblée nationale. « Il ne nous appartient pas de juger à la place des Québécois, mais il nous appartient de reconnaître, le cas échéant, ce que veulent les Québécois. Et compte tenu de nos liens […] nous devons être naturellement parmi les premiers », dira celui qui allait devenir président trois mois plus tard au grand dam de Jean Chrétien, qui avait lancé que le Québec avait autant de chances de devenir indépendant que Chirac de devenir président.

On se souvient aussi de ses colères contre l’utilisation de l’anglais à Bruxelles au sein de l’Union européenne. C’est lui qui fera d’ailleurs voter la loi Toubon destinée à protéger l’usage du français. On doit aussi à Jacques Chirac la loi votée en 2004 interdisant le port de signes religieux à l’école publique par les élèves du primaire, du secondaire et du lycée. Une loi aujourd’hui plébiscitée par une majorité de Français.

Le déclin français ?

Amoureux des arts premiers (autochtones), Jacques Chirac aura été à l’origine de la section du Louvre qui leur est consacré. À l’image de la Grande Bibliothèque baptisée François Mitterrand, le dernier musée construit dans la capitale, celui du quai Branly, n’a pas attendu son décès pour porter le nom de Jacques Chirac.

Quel jugement l’histoire retiendra-t-elle de lui ? « Après avoir conduit sa vie au son des trompettes, Jacques Chirac s’est transformé, l’âge venu, en incarnation du déclin français et de l’impuissance des pouvoirs publics », écrivait en 2006 le journaliste Franz-Olivier Giesbert dans un livre au titre évocateur, La tragédie du président(Flammarion).

À son départ de l’Élysée, les Français n’étaient que 30 % à lui faire confiance. Avec les années, ils se sont pourtant pris d’affection pour ce bon vivant, amateur de bière, de conquêtes amoureuses, d’un parler franc et de bonne chère, qui aimait « flatter le cul des vaches » et leur ressemblait tant. Ils seront nombreux dans les jours qui viennent à se recueillir sur sa dépouille pour un dernier adieu. Lundi a été décrété journée de deuil national. À cause de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame, son service funèbre se déroulera à l’église Saint-Sulpice.

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