Coronavirus : « En Afrique, le confinement pose un problème de survie »

Entretien

Le continent africain compte quelques dizaines de cas de personnes contaminées par le Covid-19, mais il pourrait être bientôt rattrapé par une épidémie massive. Le moment venu, explique Alain Augier, directeur général de l’ONG Alima, et pour plusieurs raisons, l’Afrique n’aura sans doute pas les moyens de faire face efficacement.

 

La Croix : Pourquoi l’Afrique est-elle, selon vous, au bord de la catastrophe ?

Augustin Augier : Nous avons toutes les raisons de penser que le Covid-19 va s’étendre en Afrique, bientôt, avec la même fulgurance qu’en Asie, en Europe et en Amérique. Mais avec deux différences majeures. D’abord la mortalité parmi les personnes infectées. On sait que 15 % des personnes contaminées doivent être hospitalisées.

 

Or, pour la seule Afrique de l’Ouest, il y a 20 fois moins de lits d’hospitalisation qu’en France, et 50 fois moins de médecins par habitant qu’en France. Au Burkina Faso, par exemple, il y a un médecin pour 15 000 habitants là où, en France, ils sont 50 pour 15 000 habitants. L’Afrique n’est pas en capacité de soigner et de sauver les patients dont l’état nécessitera une hospitalisation.

→ CARTE. Coronavirus : la carte de la propagation dans le monde

La seconde différence tient au confinement. Pour lutter contre l’extension de l’épidémie, c’est la mesure indispensable. Mais en Afrique, où les revenus des personnes sont essentiellement liés à l’économie informelle, le confinement va être extrêmement compliqué à faire appliquer. Cette mesure va poser un gros problème de survie pour presque tous les Africains, car ils sont obligés de travailler hors de chez eux, sans quoi, ils n’ont pas de quoi subvenir à leurs besoins. La plupart d’entre eux n’ont pas de réserves bancaires et ne feront pas de télétravail.

Le confinement ne va-t-il pas aussi se heurter, en Afrique plus qu’en Europe, à des usages sociaux et culturels ?

A. A. : Je constate qu’en Europe, le confinement n’est pas une évidence pour les populations, comme on le voit à Paris, et en France, depuis lundi 16 mars. La lutte contre les épidémies entraîne dans le monde entier des changements de comportements sociaux. On a constaté lors de l’épidémie d’Ebola, un changement profond des habitudes dans les populations. Cela prend toujours un peu de temps. Mais l’acceptation sociale n’est pas le premier problème du confinement. C’est d’abord la viabilité économique : si les gens ne peuvent pas survivre à la maison, et si on ne les y aide pas, cela ne sera pas acceptable.

L’accès à l’eau pour se laver les mains ne sera-t-il pas aussi un vrai problème pour de très nombreux Africains ?

A. A. : Se laver les mains comme geste barrière à l’épidémie, dans un continent où l’accès à l’eau est un problème massif, rend ce moyen peu opérationnel. L’accès à l’eau est déjà difficile dans les grandes villes. Dans les zones rurales, c’est encore plus difficile, tout comme l’accès aux soins. La pandémie ne sera pas freinée par les gestes barrières préconisés.

L’expérience du continent en matière d’épidémies ne va-t-elle pas l’aider à faire face à celle qui vient ?

A. A. : Cela a surtout été le cas de l’épidémie d’Ebola, qui a frappé trois pays d’Afrique de l’ouest : la Guinée, la Sierra Leone et le Liberia. Les autres épidémies n’ont pas été transfrontalières au même niveau et elles ont surtout frappé les enfants.

Dans le cas d’Ebola, il a fallu un énorme effort de la solidarité internationale pour en arriver à bout : envoi de centaines de médecins et d’infirmiers depuis l’Europe, des milliers si l’on prend en compte toute la durée de l’épidémie, et de plus de deux milliards de dollars d’aide. Tous ces moyens pour uniquement trois petits pays côtiers de l’Afrique de l’ouest.

→LES FAITS. Coronavirus : en Afrique, l’inquiétude gagne les expatriés

Aujourd’hui, il s’agit d’une épidémie à l’échelle du continent. Arriver à lutter contre le Covid-19 en Afrique ne se fera pas sans un gigantesque effort de solidarité. Mais on n’y a pas encore suffisamment réfléchi, pas plus que l’on n’a mesuré l’ampleur du défi.

Recueilli par Laurent Larcher

La Croix

Suivez-nous sur Facebook sur